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A la mauvaise saison, le randonneur a le choix entre plusieurs solutions : apprendre le ski, chausser des raquettes, ou choisir les Grands Causses, Sauveterre, Méjean, Larzac, Causse Noir. Là-bas, dans ce bout du monde du centre de la France, il est assuré de trouver une ambiance.... chaleureuse, surtout si la gastronomie s'en mêle.
J'aurais pu vous concocter un itinéraire par monts et par vaux ; trente kilomètres en ahannant de gorges glacées en épaules roussies de soleil ; un chemin de petits poussahs, balisé de gouttes de sueur tous les trois pas. Mais voilà, il y a la dinde ! Et qui pèse comme un âne mort, sans compter ce qu'il faut pour la farcir ; sans oublier non plus quelques bonnes bouteilles et les chapelets de boudin blanc lovés à même le sac à dos. Dans ces conditions, il aurait fallu toute une colonne de porteurs indigènes nourris d'invectives. Cette pratique étant tombée en désuétude, force nous est de limiter la randonnée elle-même. Les pluies continuelles de la capitale vous dépriment et la perspective de soirées dansantes entre amis vous donne l'impression de relire Kafka. Mais qu'attendez-vous donc ? L'autoroute du sud est là qui vous ouvre ses bretelles à péage. Laissez les skieurs se skier dessus dans les stations encombrées, nous avons rendez-vous avec le désert français. Emportez avec vous quelques amis sûrs, qui partagent vos angoisses, et cap au sud. Vous sortirez à Montpellier, puis gagnerez le Caylar, via Lodève. A vous une sympathique traversée du Larzac en passant par Nant qui enjambe la Dourbie, frontière géographique entre le Larzac et le Causse Noir. Puis une route déserte vous mènera au petit village de Cantobre qui surplombe de ses tours médiévales les gorges du Trévezel. Certaines constructions débordent largement sur le vide et on ne peut souhaiter qu'un plancher solide aux habitants qui, insouciants, vont se coucher sans parachute. Là, sous le fameux soleil de Décembre si cher aux peintres, commence la randonnée. Les strates de calcaire polies offrent un véritable escalier pour descendre dans les gorges. Au fond, subsiste une végétation rase qui a des nostalgies d'automne. L'amphithéâtre est peuplé de démons roux que le gel va parer pour la nuit. Mais où donc est passé le Trévezel ? Son lit est défait, jonché de cristaux de calcite. C'est que nous sommes au pays des cavernes et ce ruisseau est de ceux qui se perdent sans arrêt ; nous ne le retrouvons, vert de corps et blanc d'écume, qu'en amont du village de Trèves, à quelques dix kilomètres de là. Pour l'heure, nous négocions notre chemin dans les pentes escarpées pour éviter des rochers éboulés. Diantre, que ce sac est lourd ! Cette dinde, on aurait dû l'amener vivante, je l'aurais traînée en laisse ! Dans une grande boucle du canyon, nous passons en Lozère en traversant un glacis de fougères bronzées et craquantes sous les chaussures. Les vipères dorment encore. Dans une des parois ambrées qui nous dominent, s'ouvre une grotte - abri aménagé par quelque Cathare, un mur et quelques meurtrières. L'air est vif mais pur, le silence total, la civilisation discrète. Mais, à cette époque de l'année, la nuit tombe vite. Il est temps d'installer notre hôtel : deux tentes parapluie, les duvets, les doudounes et quelques pierres plates pour fabriquer un four. La cuisson de la dinde au feu de bois est en effet tout un art. Sur un lit épais de braises bien rouges, poser une grille et une feuille d'aluminium huilée. UN LEVER DE LUNE MAUVE La dinde, qu'on a préalablement bourrée de marrons et d'un tas de choses succulentes, peut alors prendre place. La peau grésille déjà. Il faut alors la couvrir avec un auvent en papier d'alu qui réverbère la chaleur. Le feu doit être entretenu sans relâche. Mais tout le secret réside dans l'arrosage : pour éviter que le volatile ne se volatise, il faut le badigeonner sans arrêt avec un rameau de thym trempé dans de l'eau salée. La peau caramélise et des odeurs à damner un randonneur envahissent le camp. Une à une, les étoiles clignotent, concurrencées parfois par des étincelles qui fusent. La préparation peut prendre deux heures ; c'est cuit quand une fourchette dardée sur la bête s'enfonce sans résistance. Tout en rond autour du feu, les figures prennent des couleurs, mais les arrière-trains approchent du point de congélation. Il est alors temps de déboucher les bouteilles pour rétablir l'équilibre. Le réveillon se prolonge fort tard avec un mépris de plus en plus complet pour la température en chute libre. Les sacs seront demain allégés, l'étape en sera facilitée. C'est avec le sentiment du devoir accompli que nous rampons finalement jusqu'aux tentes. Le mistral s'est levé et joue des gorges comme d'un orgue. On l'entend siffler de loin avant de recevoir sa claque amicale dans les voilures. Ce concert m'endort. Au matin, le temps est toujours aussi beau. J'ai une pensée émue pour les citadins qui suffoquent encore sous les cotillons. Caché derrière un buisson de genévriers, je sacrifie à une fonction naturelle et je suis stupéfait par ce qu'on peut observer quand on daigne se rapprocher de la terre : une foule d'insectes mènent une vie laborieuse. Les herbes givrées fondent au soleil naissant et chaque cristal se transforme en goutte qui pulvérise la lumière dorée en arc-en-ciel. J'en suis là de mes rêveries quand un bruit épouvantable les interrompt : c'est un fracas de locomotive, une forêt écrasée, un troupeau d'éléphants. Avant d'avoir eu vraiment peur, un sanglier, lancé comme un obus, crève un taillis à quatre mètres de moi ! Son odeur fauve flotte encore dans l'air quelques instants tandis que je me rajuste. Bien entendu, mes camarades ne voudront pas me croire. Plus tard pourtant, nous croiserons des chasseurs rougeauds et bredouilles, le fusil en berne. Revenus à Cantobre, la randonnée peut se poursuivre par le ravin de Saint-Veran où s'épanche la source du Moulin de Corps. Libre à vous ensuite de survoler la Roque Sainte Marguerite avec ses toits de givre, ou de vous enfoncer au nord, au coeur du Causse Noir. Un lever de lune mauve sur ce désert de ruines calcaires est totalement dépaysant. Gare toutefois, surtout la nuit, aux gouffres profonds qui truffent la région, et que rien n'annonce, si ce n'est un massif de buis trompeur. Il n'y a pas si longtemps, un campeur poussé hors de sa tente par quelque obscur besoin, y fit le grand saut. Ne pas omettre enfin un petit détour par Montpellier le Vieux, le Colorado du terroir... Recommandez (13) | Citez cet article sur votre site | Pages vues: 398
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