Randonnée en terre d'améthysteDans l'échancrure du sac de cette randonneuse en train de "moissonner" la roche, de gros cristaux nous font des clins d'yeux violents. L'améthyste est là, celle pour qui nous parcourions en tous sens la presqu'île bretonne de Crozon. On raconte que ce quartz coloré est une des plus anciennes gemmes connues. L'homme primitif attribuait des pouvoirs surnaturels à ces pierres inaltérables et de couleur vive. En elles se trouvaient sans doute les secrets du monde qu'il ne pouvait expliquer.
Plantons le décor : vue du ciel, la presqu'île de Crozon est cette main tendue vers l'Amérique, que la clé à molette bretonne (Pointes du Raz et de Saint-Mathieu) tient bien serrée. Tyste ! Tyste ! criaient les enfants, il y a encore vingt ans en proposant aux estivants leurs pierres précieuses. Aujourd'hui ils ont déserté le village où les vieux sont morts. Quelques maisons ont été rachetées par des touristes allemands. Les lits bretons sont à jamais clos, et le chemin du filon mauve était perdu. Le site est idéal pour la marche et le rêve car ce coin de terre est encore oublié des moteurs. On est bien vite arrêté par un parking définitif d'où fuit un faisceau de chemins douaniers. Le touriste imbécile s'en tiendra là, chassé par la conjugaison du faux plat et du vent contraire. Il n'existe pas de voie carrossable. En haut de la côte, le paysage se révèle, à perte de vue, des champs de bruyère. Le tapis mauve est déroulé. Au milieu, le sentier, un passage si étroit et si profond que, vu de loin, le randonneur semble marcher sur une mer de bruyère. Tout est mauve, le ciel comme la bruyère, et comme l'améthyste dont elle semble s'être nourrie. Le paysage n'est qu'horizon. Benoîtement, nous nous imaginons dans le désert de Gobi, ou celui des Tartares. Falaises ! 50 mètres plus bas, la mer étale l'écume des jours. Ce voyage au Finistère, littéralement "à la fin de la terre", est momentanément achevé. Pour retrouver un sol à fouler, il faut mettre le cap au sud, en direction de la pointe de la Chèvre. En s'approchant du sol, on en remarque les splendeurs. Un mini-bleuet, arc-bouté dans sa fissure terreuse nargue le large. Une rampe de genêts flambe de son plus beau jaune. Des racines multicolores remontent des cailloux dans leurs filets. De minuscules fleurs blanches montent tout droit en ouvrant sur le monde des yeux écarquillés. C'est un tel spectacle que cette randonnée devrait se faire en rampant... Ici, une fourmi ailée cherche le vent qui dépliera son parapente translucide ; là, cramponnée à un caillou d'une cuisse agile, une sauterelle se prend pour Destivelle. La mer n'aime pas qu'on la prenne de haut. Il faut descendre. En cherchant bien, on trouve toujours un chemin rocailleux et raide à souhait. On découvre alors une Bretagne déroutante qui se donne des airs de Hoggar : une roche orange chiffonnée à la va-vite par un Créateur pressé de finir sa semaine, et un soleil presque désertique réverbéré par les galets. Plus loin, c'est Lanzarote, et ses plages de sable noir ; l'ardoise polie ressemble à du bois fossile. Pas de bonne randonnée sans grotte. En voici une, justement. Toute en shiste, et qui pleure à chaque marée de larmes de rouille ; d'étranges coulées brunes, produit de quelque minerai décomposé. Dans le sol gluant, le pied cherche un appui en essayant de ne pas réveiller les serpents de fucus froid de cette Brocéliande engloutie. Il y a dans ces cavernes magiques où l'on entend la mer, un peu du Boorman d'Excalibur et du Ridley Scott de Legend. L'améthyste enfin ! Une géode à flanc de falaises. Véritable école d'escalade en verre précieux ; des fours à quartz minuscules aux dents acérées, où le doigt s'écorche à la recherche d'un impossible équilibre. Ne comptez pas sur moi pour vous révéler l'emplacement du filon. Les pierres dures doivent être surtout dures à trouver, et l'améthyste n'est jamais plus violette que lorsqu'on l'a bien cherchée. Dans cette journée finissante, le soleil met la mer à feu et à sang. Une odeur lourde flotte. Trop forte, mais qui va bien à la terre. C'est l'heure du chèvrefeuille. Une fleur aussi compliquée qu'une araignée, une orchidée qui étire ses bras blancs dans le soleil fatigué. L'iode recule, maté pour la nuit. La pleine lune pose sa face grêlée au bord du crépuscule. Nous sommes seuls. L'homme n'a jamais existé. Recommandez (8) | Citez cet article sur votre site | Pages vues: 479
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