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Il est un gouffre où les hommes se succèdent, où les spéléologues s'épuisent depuis quinze ans, sans toutefois parvenir à pénétrer plus avant dans l'abîme. S'il existe un Eiger souterrain, c'est au-delà de la brèche de Roland qu'il se trouve. Au pied de la tour de Marboré, à 2920 mètres d'altitude, sur le lapiaz des Pyrénées espagnoles. Des cavités, on en a descendues, et de bien plus profondes que celle-là, mais le gouffre du Marboré fait partie de ceux qu'on ne descend qu'une fois. Trois heures de marche d'approche dans la neige, lourdement chargé, et c'est l'étroite fissure, sommet d'un waste puns en cloche de 80 mètres. Après, l'enfer des gouffres jeunes : le méandre. Gymnastique exténuante, coincé entre deux parois; tantôt en opposition dans le vide, tantôt rampant, à, la limite du coincement, accompagné des sacs rebelles. Le courant d'air glacial siffle dans les fissures, orgue infernal tous les jours accordé par l'eau des glaciers. En somme rien de très original pour un gouffre d'altitude, fût-il un des plus élevés. C'est alors qu'on débouche sur le puits. Le terrible puits du Marboré. Deux rivières s'y jettent. Le fracas est étourdissant, l'eau proche de zéro degré s'engouffrant dans un entonnoir sondé à plus de 100 mètres. Combien d'équipes prestigieuses ont fait alors demi-tour? Un homme pourtant va le vaincre deux fois : Frédéric Poggia, un entrepreneur grenoblois, qui s'est forgé un physique à toute épreuve dans le transport des poutres et autres sacs de ciment. Restait à employer cette force tranquille. En octobre 1979, il lutte dans les méandres du Marboré, accompagné de Jean-Claude Dobrilla. A moins 240, c'est 1e bivouac. Demain, le grand puits... La corde de 100 mètres est jetée dans l'abîme. Pour le vaincre, un accoutrement de bouffon : une chasuble en latex couvrant la tête et le haut du corps. Dans la plupart des gouffres, on peut, par des traversées, éviter l'eau, là, i1 n'en est rien : dans cet entonnoir géant, la cascade glacée occupe tout le conduit. Un bélier liquide qu'il faut se résoudre à recevoir sun la tête pendant toute la descente. Dobrilla a déjà été avalé par l'obscurité. La corde mollit. Déjà? Poggia à son tour se renverse sur le vide, bouche d'ombre à l'haleine glacée. La morsure de l'eau est terrible, le vacarme assourdissant, les embruns réduisent la visibilité à quelques centimètres. Il descend, hébété, livré à lui-même en priant pour qu'il n'y ait pas de manoeuvre de cordes à faire plus bas. Après 50 mètres de glissade, une lumière sur la gauche. Il pendule et atterrit sur une petite vire à l'abri de l'eau où il retrouve son collègue grelottant. La descente se poursuit et, à mois 380 mètres, un fond de gravier crisse pour la première fois sous un pied humain. Le puits du Marboré est vaincu ! Renouant avec l'horizontale, les deux casse-cou s'arrachent à la cataracte et la contemplent enfin, d'en bas. C'est alors que, partis en première, les événements vont se précipiter: Une lampe et de la nourriture posées sun une plage de sable qui disparaissent, happées par l'eau qui monte. Une crue. La retraite angoissée, un bief devenu trop profond. et l'attente sur une vire, à la lueur vacillante de l'ultime lampe... Ils vont renter là trente heures, seuls dans le vent polaire, avant de jouer leur dernière chance : plusieurs bains dans l'eau glacée et l'arrivée devant la chute d'eau démentielle au sein de laquelle la corde dérisoire danse comme prise de folie. Poggia résume la situation: « pas trop vite pour ne pas s'essouffler, et boire trop d'eau ; pas trop lentement pour ne pas geler » Tout simplement ! Et ils parvinrent au sommet du grand puits, pour se rouler par terre en hurlant, en proie à la plus formidable onglée de leur carrière de fous rampants. Le bivouac les accueille pour 10 heures de somnolence béate. A la sortie tout s'explique : un bouchon de neige obstrue l'entrée, et derrière, c'est la tramontane : givre, brouillard et vent en rafales. Ce furent alors de longues errances, avec de la neige à mi-cuisse,avant de rejoindre la vallée. Ils s'en tireront avec quelques gelures. Trop peu cependant pour décourager Poggia qui est revenu récemment « finir son gouffre. Après plus d'un kilomètre de nouvelles galeries, un siphon l'a arrêté à 405 mètres de profondeur. Peut-être plus pour longtemps, car Frédéric manie aussi très bien les bouteilles de plongée...
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