06-01-2009
 
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Cuba, perle des Caraïbes Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Le mur de poisson ne s'arrêtera jamais, j'en suis sûr. Nageoires contre nageoires, cinq ou six bancs de poissons passsent en nageant. C'est irréel. Ils font une boucle : au-delà des coraux, existe un tunnel pour leur permettre de revenir au départ et nous leurrer encore ? C'est un tapis roulant, une cascade horizontale dont chaque goutte est jaune et violette. Comment diable ce poisson a-t-il fait pour s'habiller avec deux couleurs complémentaires ? Depuis dix minutes, les Bodianus Rufus, ces fameux Bodians espagnols à gros dos, typiques des eaux cubaines, passent. Encore un palier de décompression dans l'eau turquoise des Caraïbes où les méduses palpitent. Un éclairage fluorescent (notre couverture) révèle leur architecture intime. Sous nos palmes, de grandes gorgones mauves oscillent dans la brise aquatique, copiant sans le savoir le rythme des cocotiers aériens, à l'étage au-dessus. Etouffée par la mer, la mousson journalière éclate sans un bruit : la surface lisse s'anime sous les milliers d'impacts des nuages juteux. Regarder, dans un bain chaud, la pluie tomber : voilà bien un luxe de plongeur des tropiques !

Nous venons d'achever la première immersion de la journée. La suite des corvées s'annonce avec un bateau rapide qui nous amène vers un incroyable restaurant. Il semble piqué au milieu de la mer. Construit spécialement pour les plongeurs, il repose sur pilotis, au-dessus d'un platier de corail peu profond.

- Il a déjà été emporté deux fois par les typhons ! me précise Wilfried Boomleit, le gérant allemand, du haut de son mètre quatre vingt dix. Il a du naître avec un Havane dans la bouche qui a grandi avec lui.

En mettant le pied sur le ponton, je me demande encore s'il plaisantait ou non. La nourriture est toujours une surprise : quand des antennes dépassent suffisamment de l'assiette pour griffer le voisin, il y a fort à parier qu'on a affaire à une langouste. Mais parfois une viande sans nom quoique délicieuse déclenche les surenchères : veau, agouti, ocelot venu d'un bond de la jungle voisine ? A moins que ce ne soit une bonite particulièrement compacte ; seul le cuisinier ventru qui manie l'huile à la louche dans les lueurs de l'athanor, sait la vérité.

Cuba s'honore d'être le carrefour des races, ce qui se retrouve dans sa cuisine : chaque plat de riz blanc, héberge quelques haricots rouges ou noirs. Après un tel cataplasme, les Allemands, qui boivent beaucoup de bière, gonflent lentement.

Le fromage se mange ici accompagné de papaye confite. Ce fruit orange contient un enzyme très puissant, la papaïne, qui décompose les aliments : ainsi plus l'on mange et plus l'on digère....

Des pamplemousses de toutes les couleurs, adroitement déshabillés, ressemblent à des têtes réduites.

Dans un craquement de bois courbatu, le restaurant s'étire. Entre les lattes du parquet, l'eau verte et lumineuse nous invite. Quelques belles filles se déroulent au soleil et prennent lentement la couleur des cigares. Une autre, rondelette et grenat, rentre précipitamment à l'ombre. Trop cuite. Elle finira le voyage enduite de crème grasse, comme un rôti paré pour le four.

En route pour la deuxième plongée : le branle-bas de combat vient d'être sonné par les membres de l'équipage cubain qui suivent toujours, lèvres serrées, les allées et venues de leurs cigares. Pancho, Pepe, Zapatta... petit et tordu, géant barbe noire, indien marron portant son ventre en bandoulière, et soudain tout se brouille : remplacez cette main par un crochet de fer, ajoutez un pilon en bois ici, un bandeau d'oeil là, sentez l'odeur de poudre et de boucan, écoutez ces altercations dans un espagnol bizarre : ce sont les descendants des flibustiers, comme ceux peints dans le hall de l'hôtel !

Car l'île des Pins s'appelle aussi île au Trésor ou île des Pirates. Ces derniers auraient enfoui leurs cassettes un peu partout. Peut-être dans les grottes de la Punta del Este ? Celles-ci renferment d'ailleurs d'autres richesses : des peintures rupestres précolombiennes.

Pour des raisons de sécurité, la deuxième plongée se déroule sur le platier et dépasse rarement quinze mètres. Une formidable impression de calme règne ici : coraux plus espacés, en buissons bordant les rues de sable, où quelques raies ne traversent pas dans les clous. Des éponges tubulaires semblent sortir du fond comme les bouches d'aération de la raffinerie Beaubourg. Un poisson-ange passe....

Pas de couleurs vives, un peu clinquantes à l'image du Pacifique. Ici, tout est pastel, en demi teintes. Un styliste est passé par là : Thalassa revu par Sarah Moon ou David Hamilton.

Ceci s'explique par l'histoire géologique des lieux. Dans les premières convulsions du monde, cette mer n'existait pas. Sa localisation actuelle était au coeur du super continent Pangéa. Grâce à la théorie de la dérive des plaques, on comprend la formation de l'Atlantique et l'écartement des deux Amérique qui libèreront une mer intérieure : les Caraïbes. Noyée périodiquement par l'Atlantique et le Pacifique, elle se peuple de vie. Mais, depuis un million et demi d'années, la digue constituée par l'Amérique centrale reste étanche. Un infranchissable obstacle à la migration animale, si l'on excepte la fuite minuscule du canal de Panama. Si bien que les espèces à l'origine semblables ont évoulé parallèlement. Et ce n'est pas le moins intéressant que de comparer les formes et les couleurs des lointains cousins de la préhistoire.

Saturés d'azote et de soleil, on nous ramène à demi inconscients vers l'Hôtel Colony. Les grands palmiers Barigona agitent leurs mouchoirs ; mais ce n'est qu'un au revoir. Leur tronc est déformé à mi-hauteur d'une curieuse excroissance : on dirait le cou d'une autruche ayant avalé un ballon de rugby.

19h : le soleil va faire un somme. Hélas, c'est aussi le quart d'heure des moustiques. Inoffensifs car le paludisme n'existe pas à Cuba, ils n'en sont pas moins efficaces d'autant qu'ils sont munis d'un silencieux : on ne les entend pas se poser. Mais un ciel violet vaut bien quelques pîqures. A moins de regarder l'incendie derrière les fenêtres...

Allez, encore une journée de tirée, quelle vie de chien ! Pour oublier, on sacrifie au "Mojito", le cocktail national, dont voici la recette : trois phalanges de rhum blanc sur un volcan de sucre glace et une averse de citron vert suffisante pour arroser le palmier de menthe fraîche. Les intrépides, quant à eux, sirotent le rhum vieux, couleur de chêne verni, qui forme avec le climat un mélange hallucinatoire. Son prix de vente est d'ailleurs une incitation à l'alcoolisme.

Tous les soirs un orchestre cubain vient faire trembler les vitres. Le personnel féminin de l'hôtel nous initie à la "danse du poulet". Irrésistible.

La lune, à travers le store, découpe mon lit en tranches. Je rêvais de Fidélia, la plantureuse réceptionniste indigène, plongeuse de surcroît, quand j'entendis sur le mur d'en face, un grattement continu. Empoignant à deux mains et par le chausson, ma palme la plus longue et la plus souple, j'approchais... D'un seul claquement, j'assassinais un cancrelat obèse, rajoutant un motif à la tapisserie poissonneuse, d'un mauvais goût exquis. Ce sera d'ailleurs le seul représentant de sa race dans un hôtel et des bateaux particulièrement bien tenus.

Cuba, dont la forme évoque un crocodile assoupi au coeur de la mer des Caraïbes, se trouve entourée de fosses marines, à quelques milles des côtes. Dans l'île des Pins, le platier de corail descend à plus de mille mètres, en une seule marche. Fabuleux tombant à la verticalité totale. Ah, ces plongées au-dessus du vide bleu, en bordure du récif. La transparence est si parfaite que le rêveur croit voler. Vertige... Et si l'eau, soudain, ne portait plus ?

Nous suivons un perroquet mâle (Scarus) qui a la couleur et la forme d'une opale. Il nous entraîne dans une ravine profonde, pleine d'arbres neigeux.

- 45m ! Déjà, l'eau est si claire qu'il faut garder l'oeil sur le profondimètre sous peine d'ennuis. Même à cette profondeur, la roche est couverte de petites algues vertes qui voisinent étrangement avec le corail : ce récif est mal rasé. Des trompes rosées pendent sous un surplomb ; les éléphants roses des grands fonds déjà ? Il s'agit en fait de colonies d'éponges. Elles sont si nombreuses à Cuba qu'elles auraient déjà dû boire toutes les Caraïbes.

Plus bas, les spongiaires en forme de barils portent parfois comme une broche une belle ophiure pourpre (Ophiothrix).

Des lutjans font la sarabande dans les bulles. Je suis surpris par le manège d'un Cubain : il aura fait toute sa plongée les yeux rivés dans l'embouchure d'une éponge. Comme si, à travers ce trou de serrure, il voyait quelque chose d'extraordinaire se passer dans l'intérieur du tombant. En fait, il observe une crevette annelée (Stenopus Hispidus) qui fait des pointes. Ce spectacle est hypnotique et l'on se sent peu à peu devenir tout petit... Heureux qui comme Alice, s'enfoncera dans le tunnel spongieux, à la rencontre d'une monstrueuse langouste à rayures.

Ces spongiaires constituent un perpétuel sujet d'étonnement : complétées d'une bulle d'air, ne sont-ils pas un point d'exclamation ? Et jusqu'à leur bouche ronde qui semble faite pour dire oh !

Beaucoup paraissent gris et ne révèlent leur rouge flamboyant, jaune soufre ou mauve subtil qu'à la lueur des projecteurs. On n'a pas encore élucidé le pourquoi de ces couleurs vives, anachroniques dans les profondeurs monochromes...

Nous avons une silencieuse conversation :

- Hey ! Homme, je vis sur terre depuis le Précambrien, pourrais-tu en dire autant ?

Peut-être doivent-elles leur pérénnité à leur structure : dans un même pied voisinent mâle et femelle, ce qui est encore la meilleure façon d'éviter le divorce. Sans compter que le couple dispose de tout le confort : l'éponge a la souplesse des meilleurs fauteuils. Son squelette est curieux, formé d'innombrables et microscopiques éléments crochus qu'on appelle des spicules. Composés de silice ou de calcaire, leur forme étoilée varie à l'infini.

Les éponges passent leur vie à filtrer la mer pour se nourrir. L'eau entre par le gros orifice, et ressort par de minuscules pores sur la face extérieure du tube : un véritable réacteur à nourriture.

Toute cette zone de plongée, entre le Cabo Francès et la Punta Pedernalès est classée parc national. Cousteau vient même d'y faire des prises de vues pour son prochain film, c'est dire l'intérêt que présente la plongée à cet endroit. Rien ne vous empêche de parcourir à votre tour les Tunnel of Love, Sponge Terrace et autres Mistery Cave comme les a baptisés avec un peu d'emphase, l'office du tourisme. A moins que vous ne soyez plus ambitieux... Des grottes, des trésors, oui l'aventure est possible à Cuba.

Ce n'est que le dernier jour - les traîtres - que les plongeurs natifs me parleront des galions espagnols. Intacts, posés sur le fond avec toute leur cargaison. Quelle calamité ! Il va encore falloir revenir !

Et tout au fond du décor, là où l'eau scintillait, des dauphins essayaient d'embrocher un soleil en forme de pamplemousse...


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