LA MER SE SOUVIENT... En Août 1944, lors du débarquement en Provence, de nombreux bateaux et avions, tant Allemands qu'alliés, ont disparu sous les flots. Une équipe de plongeurs passionnés par les épaves ont retrouvé la plupart d'entre elles, au large de Fréjus. L'épave, retournée, ressemble à une énorme cage thoracique ; celle d'un cachalot. Il n'en reste que les membrures métalliques régulières, les lattes de bois ont été dissoutes. Nous avons atterri sur la quille du colosse endormi, après une descente de quarante mètres dans les eaux un peu glauques de la baie de Fréjus.
Jean-Pierre Joncheray nous fait signe. Descendre encore. Avec son large masque et le vieux détendeur à tuyau annelé - dont il ne veut absolument pas se séparer - il ressemble à un vieux plongeur (ce qu'il est après tout....). Vieux mais bien conservé : en deux coups de palmes, il est au ras du sable et s'insinue dans une déchirure de la coque. Son vêtement étanche lacéré témoigne de sa passion pour ce sport très spécial : l'exploration de ferrailles. Ainsi appelle-t-on les épaves "modernes", dont il est un des meilleurs spécialistes. Nous entrons à notre tour. C'est grandiose. Les bulles sont tamisées par la coque régulièrement ajourée qui nous enferme tout en laissant passer la lumière bleue, crépusculaire. Une poussière de rouille s'élève par endroits et nous incite à la prudence : sous ce bateau retourné, nous sommes comme des mouches sous une passoire à thé. Un peu partout traînent des balles de fusil d'assaut. Voilà tout ce qui reste du BYMS 2022, un dragueur de mines britannique qui sauta le jour même du débarquement allié en Provence.... L'ENCRIER DU DRAGUEUR
Sans fil d'Ariane, Jean-Pierre se faufile entre les tuyaux et les carcasses tordues. Soudain, d'un doigt précis, il nous désigne des caisses empilées, soudées par l'oxydation. L'une d'elles pourtant, se laisse entrouvrir et révèle son contenu de balles traçantes au phosphore. Prudence, même après un si long séjour sous l'eau, elles peuvent très bien éclater. Quel beau feu d'artifice cela ferait ! Pendant que nos flashes inoffensifs illuminent la carcasse, Jean-Pierre disparaît and un nuage de sédiments. Il s'adonne à son vice : il fouille ! Seul le couinement du détendeur archaïque nous rassure sur son état de santé. Nous sommes depuis vingt minutes dans l'épave. Il faut s'extirper du fouillis métallique, sortir entier, avec le matériel photo en bon état, si possible, et remonter. Au palier, Jean-Pierre nous montre ses trouvailles : une petite cuillère convulsée, une tasse en verre blanc (il en a déjà remonté tout un service) et, plus émouvant, un encrier “Stephens”, au fond duquel stagne encore un dépôt noir d’encre de Chine. Quels messages de victoire aurait écrit cette encre figée à jamais ? Certaines fois, le butin est constitué de casques anglais, ou d’une mitrailleuse lourde.... PENICHES DE DEBARQUEMENT ET OBUS Nous avons entrepris de retrouver les épaves du débarquement d’Août 44. Tous ces bateaux, tous ces avions qui dans la grande loterie de la guerre ont tiré le mauvais numéro. Plus de quarante ans après, des tâches de gasoil qui remontent du fond, étalent leurs couleurs d’arc en ciel. Au large du Dramont, de Cavalaire, de Fréjus, Saint-Raphaël ou Anthéor, le fond des mers témoigne... Ainsi, tout près des écueils de la plage du Dramont git un LST 282, énorme péniche de débarquement. Il n’en reste aujourd’hui que l’imposant moteur. Pourtant nous y dénicherons des lambeaux de treillis de combat américain et même des Ray Ban ayant peut-être appartenu à un soldat. Au large d’Anthéor reposent par trente mètres de fond, deux péniches belges qui avaient été réquisitionnées par les Allemands pour transporter des obus destinés aux fortifications de la côte. Elles coulèrent en quelques minutes, mortellement touchées par deux torpilles tirées par un sous-marin anglais. Les obus sont toujours au fond. A l’aide d’un ballon, nous en remontons un, dans sa gangue rose et mauve, du plus bel effet. Mais Joncheray n’est pas un poète et de surcroît passé maître dans le déshabillage des reliques : il tape comme un sourd avec son couteau. L’obus apparaît bientôt intact, noir et lisse. Et de l’ogive avant sort un chapelet de bulles de gaz qui ne tarit pas ! Précipitamment, nous libérons l’engin de mort, qui coule à pic. A chaque seconde, nous nous attendons à l’explosion qui crèverait nos tympans.... Rien. Au pire aurons-nous, par ce bombardement aquatique, écrabouillé une holothurie, mais au moins nous n’avons pas déclenché une guerre nucléaire. C’est égal, même Jean-Pierre avouera plus tard avoir eu peur. Ce n’est pas peu dire. Aujourd’hui, c’est une véritable expédition : nous allons chercher l’épave d’un avion, au large du cap Camarat. Beaucoup d’heures de navigation en perspective.... Arrivé sur les lieux, le sondeur branché commence à griffer le papier. Joncheray consulte un cahier d’enseignures, rond à force d’être rempli de griffonnages. De quoi rendre plus d’un chasseur d’épaves jaloux. Le fond est à soixante dix mètres. Un avion, ce n’est pas gros et une brume légère estompe la côte.... - “Le plomb.... envoie le plomb !” crie Joncheray, l’oeil au sondeur. “Je jette le lest relié à un bloc de polystyrène !” A LA RECHERCHE DU STUKA PERDU Nous ancrons. Descente interminable le long du fil guide, dans une eau qui noircit. Le fond apparaît soudain à moins 56m. Des roches, plantées d’énormes gorgones pourpres et qui regorgent de poissons argentés. A cause du temps couvert, il fait presque noir mais, peu à peu, l’oeil s’habitue. Trouver un avion ; allons donc. Mes pensées sont légèrement confuses : l’ivresse me gagne. Soudain, il est là. Intact, posé en bordure d’un petit tombant et comme prêt à décoller. Un Stuka de la Luftwaffe comme en témoignent ses ailes caractéristiques. Nous soulevons quelques nuages de vase sur lesquels l’avion semble voler. Nous planons vers l’arrière, à la recherche de la queue. Nous en trouvons huit... de langoustes ! L’arrière de la cabine, sectionnée, sert de refuge aux crustacés dont les antennes se confondent avec les fils électriques et les tubulure concrétionnées. Une grande partie des instruments subsiste, notamment, l’alidade de visée qui révèlera après nettoyage la mention du constructeur : Carl Zeiss Jena, Wien... Pendant l’interminable palier de décompression, nous expertisons un morceau de tuyère arraché à l’épave. Peut-être la cause du crash : une soupape est rafistolée avec du fil de fer ! C’est la DCA allemande qui descendit la forteresse volante américaine, un Consolited Liberator B24 G, dont les restes reposent au pied de l’Esterel, à quarante mètres de profondeur. Au milieu d’un désert de sable, la cabine est un oasis de vie. Quelques gros chapons rouges et épineux viennent aux nouvelles. TYMPAN CREVE ! Partout de longues balles de mitrailleuses 12,7mm s’étalent, encore dans leurs chargeurs en bandes. Plus émouvant, le parachute dont les suspentes emmêlées doivent mener aux restes du pilote, prisonnier pour toujours de sa forteresse. Des spongiaires soufrées sont colonisé les commandes éclatées et le tableau de bord : sur les pires conflits humains, la mer passe toujours l’éponge. Avec un flegme presque britannique, Jean-Pierre pense qu’il est bon de nous signaler qu’il vient de crever son tympan droit ! Pas d’erreur de plongée mais simplement une fragilisation due à ses descentes journalières et en toutes saisons. Malgré la douleur, sans doute vive, il fouille.... Il en sera quitte pour trois semaines, cloué au sol, la fesse trouée comme une cible de fléchettes par les auto-injections. Un bref répit pour les épaves de la dernière guerre, dont beaucoup n’ont pas encore été retrouvées... L’été approche ; comme chaque année, l’invasion du jour J se prépare. Un débarquement pacifique cette fois : les relents d’huile solaire ont chassé ceux de la rouille ; les brûlures ne doivent plus rien au phosphore. On ne rencontre plus sur les plages que des mines... réjouies et des bombes... sexuelles. Sous la grande bleue, les plaies de l’histoire rouillent lentement... Recommandez (12) | Citez cet article sur votre site | Pages vues: 917
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