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Notre périple tire à sa fin. Cela fait six mois maintenant que nous sommes en Australie, et notre camping car vient d'entrer dans Port Macquarie, dans le nord des Nouvelles Galles du sud. Nous avons débuté notre voyage à Adelaide et devons le terminer à Frazer Island. Puis nous retournerons à Paris, via Brisbane. L'alibi officiel de cette étape : repérages pour un futur tournage de film. En vérité : vagabondage et mise à l'ancre en fonction des hasards de la route. Après tant de plongées dans les siphons du Nullarbor et du Mt Gambier, nous pensions avoir vécu le plus beau, et Port Macquarie n'était qu'une étape de plus après 900km de routes parfumées d'eucalyptus. Mais notre réputation nouvelle nous avait précédée, et le hasard parfois fait bien les choses...
Nous sommes attablés devant une cruche de bière sous les plafonds lambrissés d'un pub. Un homme s'approche. "Plongeurs ?". Véronique acquièsce. Quant à moi, je me contente d'un geste n'étant pas encore parvenu à décoder les subtiles intonations de la langue de Shakespeare. L'homme s'assoit en face de nous, son cou est rouge brique et ridé comme celui d'une tortue. "Oh, mais je vous reconnais, vous êtes les plongeurs spéléo Français. Je vous ai vus à la télé, dans les journeaux aussi. Félicitations !". Et l'homme nous tend une patte qui a dû serrer plus de filets que de stylos à bille. Nous commandons une autre cruche de bière glacée. L'homme nous dévisage l'un après l'autre, plusieurs fois comme pour nous jauger, se renverse sur sa chaise et déclare "Je connais une grotte ici". Devant mes yeux brillants, il ajoute "c'est la plus belle plongée souterraine d'Australie". Je suis perplexe : les cavernes ne se développent que dans le calcaire. Or ici, toute la côte est de granite. De plus, la plus belle plongée au monde, nous venons de la faire sous les Nullarbor Plains. Alors il ne s'agit là sans doute que d'une anfractuosité que les plongeurs sous-marins locaux ont baptisée "grotte" parce qu'ils manquent de points de comparaison. L'homme balaie mes objections d'un coup de patte, puis baisse le ton et se penche par dessus la table ; nous sommes ne plein roman de Conrad. "L'île aux requins ! C'est au large de South West Rocks. Il y a sous la mer un tunnel qui traverse l'île de part en part. C'est le repère d'un tas d'espèces qu'on ne trouve que là.... dans l'obscurité !". Ses yeux balaient la salle puis reviennent à nous. "Si cela vous intéresse, je peux vous faire rencontrer des plongeurs qui connaissent bien l'endroit". Je suis décidé à saisir cette aventure au vol, certain qu'il y aura là matière à une plongée inoubliable. Notre guide palabre un moment au téléphone puis revient. "Tout est arrangé. Rendez-vous demain à 7 heures sur le ponton à bateaux de South West Rocks". Toute la nuit, je me retourne dans mon sac de couchage, rêvant de mâchoires énormes et d'île au trésor. L'aube nous surprend sur la route côtière. Tout autour, des lagunes achèvent de se vider avec le flux descendant. Les racines de mangroves émergent dans la lumière rose. De temps à autre un pelican, piqué sur son reflet nous suit des yeux et, pourtant immobile, tord son cou monté sur cardan. Sur les lieux, nos guides nous attendent. Nous transvasons les scaphandres et les sacs de plongées dans le ventre métallique de la grosse vedette rouge des "Mid Coast Divers". Deux moteurs de 150 chevaux se mettent à ronfler et nous piquons sur l'horizon, abandonnant sur place des rouleaux d'écume. Bondissant d'une vague à l'autre, c'est près d'une heure de navigation qui sera nécessaire pour atteindre l'île. Nous longeons de plages et des criques inaccessibles. Sur l'une d'elles gît une épave rouillée, rongée de vent et qui sombre une deuxième fois, avalée par les sables. "C'est un vieux schooner qui faisait la liaison Sydney-Brisbane" me renseigne Steve, notre skipper. "Les nuits de pleine lune, le vent fait chanter les structures et les crabes des sables dansent par milliers...". "Regarde ! C'est là-bas !". Au bout du doigt tendu, nous apercevons l'îlot frangé d'écume car la houle est forte. Le bateau nous larguera à 50 mètres du rocher et nous rejoindrons l'entrée de la grotte sous l'eau. Nous serons récupérés de l'autre côté de l'île, si tout se passe bien. Le coeur au bord des lèvres, car le roulis est constant, nous capelons nos lourds scaphandres, ajustons nos masques et mordons l'embout du détendeurs. et nous basculons de chaque côté du bateau. Le Pacifique nous reçoit dans ses bras chauds et aussitôt la désagréable pesanteur s'annule dans un nuage de bulles argentées. Le courant nous déporte, il faut vite couler. nous nous regroupons sur le fond, à moins 30 mètres. L'eau n'est pas très claire et nous avons l'impression de plonger à l'intérieur d'une bouteille d'eau gazeuse. C'est la fosse aux requins. "Ils viendront, attirés par vos bulles d'air", avait dit Steve. Je scrute l'eau verte, serrant avec un peu d'émotion ma caméra : il n'y a rien. L'instant d'après, ils sont là. Trois requins gris de 4 mètres de longueur, à dix mètres devant nous. C'est alors que je sens une présence derrière moi : comme un long sous-marin gris acier, sans aucun mouvement apparent, un squale me dépasse à me frôler. Je fixe son oeil froid et j'en oublie de photographier... Je me retournes alors et constate que le gros de la troupe est derrière nous. Il est temps à présent de remonter le canyon qui mène à l'entrée de la grotte. Des éponges multicolores constellent les rochers et sont autant de fleurs pour des nuées de poissons papillons. Nous rencontrons alors l'un des deux cods géants qui surveillent les lieux. L'énorme poisson blanc ocellé de gris fait près de 90 kilos et sa gueule énorme pourrait me contenir facilement, bouteilles comprises. Mais l'animal a l'air placide et disparaît à notre vue. Les coups de béliers du ressac se font encore sentir et nous propulsent de plusieurs mètres vers l'avant ou l'arrière : une valse hésitation, à laquelle il faut s'habituer. Une fontaine de sous d'or semble couler du rocher. Il s'agit en fait d'un essaim de minuscules poissons nanygai qui dissimule l'entrée de la grotte, et que rien ne semble tarir. Une vague me fait lâcher prise et me voilà proprement aspiré par le tunnel rocheux. Une invitation quelque peu brutale ! Nous allumons les phares, car à présent la roche s'est refermée sur nous pour une voyage inoubliable. Le conduit, d'abord tortueux et étroit, débouche bientôt sur une faille confortable tapissée d'oursins. Dans une anfractuosité, nos lampes accrochent des dizaines de points rouges : des yeux ! Ce sont des familles de langoustes bleues qui se tassent frileusement les unes sur les autres, dans un bruissement d'antennes dirigeant on ne sait quel orchestre aquatique. Il y a aussi quelques cigales de mer, moins bien cuirassées et victimes de leur goût exquis : sur le sol quelques débris de carcasse. Dans un coin, un poulpe avance d'une ventouse prudente vers son repas épineux. Il sera à son tour dévoré par les requins wobbegong : sous nos yeux, c'est tout un ecosystem. En surplomb sur une paroi, une forêt de "spirographes" déploie ses palmes carminées : un seul mouvement, et la fragile corolle disparaît dans le tube qui sert de pied à l'animal suceptible. Les plafonds sont tapissés d'anémones d'un orange flamboyant. Elles non plus ne semble pas apprécier nos bulles d'air bubbles et se ferment à notre passage. D'énormes éponges soufrées, confortable comme des fauteuils design, sont installés sur le sol en compagnie de galets mauves. Nos phares trouvent l'obscurité et réveillent partout d'autres merveilles aux couleurs vives. Loin devant, les murailles semblent s'animer : deux superbes raies viennent à notre rencontre d'un vol altier. Elles sont magnifiques. Leur robe est noire et blanche. Nous allons nous croiser. Pour leur laisser la place, je me laisser couler au fond et m'agenouille sur un caillou. Le caillou se débat et s'enfuit d'une détente : c'était un requin wobbegong ! Combien d'animaux nous guettent dans la nuit de cette caverne ? Nous allons dénombrer près d'une dizaine de ces grands squales, inoffensifs d'ailleurs puisqu'ils ne songent qu'à dormir. Leur peau est râpeuse et rappelle les motifs du cachemire. Et tout cela grouille autour de nous, nous frôle... Notre guide n'avait pas menti : c'est vraiment une plongée souterraine "first class". L'aiguille de nos manomètres de pression baisse régulièrement. Nous aurons bientôt atteint notre limite de sécurité, et il faudra faire demi-tour. A moins que nous n'atteignons la sortie du tunnel. Nous sentons pour l'instant au-dessus de nos têtes la masse écrasante de l'île de granit. Voici tout un rideau de gorgones entre lesquelles il faut nous faufiler. Ces larges éventails roses, rouges, oranges, qui germent des parois abritent des "glass eye", poissons rouges et or qu'on croirait peints sur bois verni. Sur le sol, quelques porcelaines pressées glissent, périscope sorti. Et soudain, après un coude de la galerie, la lumière du jour apparaît. Le porche est bleu turquoise et encadre une sarabande de poissons de toutes tailles ; il y en a des centaines et le ballet est époustouflant. A notre tour, nous entrons dans la danse pour en entir les mille caresses mouillées. Nous passons le seuil de la grotte, ayant traversé l'île de part en part. A 20 mètres au-dessus de nos têtes, c'est maintenant la mer libre. Mais nous sommes encore dans l'autre monde et épuisons nos dernières minutes d'air à jouer dans le gigantesque aquarium. De gros balistes de dix kilos accrourent, projetés comme des obus, pour nous dire au-revoir. Leurs lèvres maquillées en vert découvrent des dents puissantes et ces gloutons font un bruyant honneur aux oursins que nous leur offrons. Plus loin, l'escadre de requins croise, inquiétante. L'aventure s'achève à bord de la vedette qui croise la route des poissons volants prenant leur baptême de l'air. Dans le sillage, nous remarquons les dos ronds, et glissants comme des savonnettes, d'une famille de dauphins qui semble nous suivre sans efforts. Bientôt, de retour à Paris, la pluie glacée et les souterrains du métro. Une chose est sûre : nous reviendrons ! Recommandez (13) | Citez cet article sur votre site | Pages vues: 463
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