Crinoïdes et comatules Je viens de découvrir le passage ! Tout en haut de la faille noyée : un petit couloir descendant, tapissé d'argile. La roche rouge, scoriacée, s'empare de mes bulles d'air et n'en fait qu'une bouchée. Je déroule le fil d'Ariane dans une eau bleue qui, à son tour, rougit inéxorablement. Plus de visibilité : le salut est devant... A 30 m de profondeur, je débouche dans une salle plus vaste, qui semble tapissée de bas-reliefs. Des milliers de fossiles ! Dégagée par l'eau acide de la roche qu'elle a fait naître, c'est toute la faune de l'Ere Tertiaire qui surgit dans le pinceau des projecteurs du jeune spéléonaute que je suis alors. Des éponges, des coraux, des oursins, et dans l'eau douce ! Je suis à 200 m de l'entrée de la source de la Fosse Dionne, en plein coeur de la Bourgogne...
DE LA SOURCE A LA MER Au moment de rebrousser chemin, pour un retour en aveugle, semé d'embûches, je remarque des fossiles en étoile, comme des plumes concentriques. Des crinoïdes, que je verrai bien plus tard, et bien vivantes, dans les eaux tropicales du bout du monde.... Apparus dès l'Ere Primaire, il y a plus de 350 millions d'années, les crinoïdes sont les plus anciens échinodermes de notre planète. Ils ont connus un très grand épanouissement au fond des océans, où ils vivaient fixés sur un pédoncule. Leur étude est surtout du domaine de la paléontologie. Après la fin de l'ère Secondaire en effet, ils ont peu à peu disparu, à l'exception de quelques crinoïdes abyssaux (les pentacrines) et d'autres, littoraux (les comatules). Ces derniers sont fixés à l'état larvaire, libres et nageurs à l'état adulte. Presque oiseaux de mer avec leur tentative de plumes, les comatules passent leur jeunesse prisonniers du rocher où ils sont nés, agitant leurs bras impatients avant l'envol de la liberté, vers l'immensité du ciel aquatique... Les comatules sont constitués d'un corps central (calice) d'où partent des bras longs et généralement ramifiés dès leur base. Ces bras sont formés d'articles successifs, chacun portant une ramification latérale (pinnule), insérée alternativement à droite et à gauche (un peu comme en politique...). La face orale du calice, opposée au substrat, montre une bouche pentagonale, à chaque angle de laquelle aboutit un sillon nourricier résultant de la convergence de ceux des bras. Ces sillons sont bordés de pieds ambulacraires alternant sur le calice, groupés par trois le long des bras. Sur cette face orale existe un anus, décentré au bout d'un mamelon plus ou moins allongé (ce qui oblige sans doute à une gestion serrée des entrées et des sorties...) ; la paroi de cette face orale ne renferme que des spicules et des petites plaques calcaires. Sur le pourtour de la face centro-dorsale, s'insèrent également les cirres, filaments allongés, multi-articulés et assez mobiles. Au nombre de cinq chez les jeunes et de quinze à vingt et même plus chez les adultes, ils permettent à l'animal de se cramponner au support qu'il a choisi. Six cent espèces de comatules sont actuellement connues. Leur présence dans les récifs coralliens est exceptionnellement abondante et diversifiée. On découvre pratiquement des espèces nouvelles à chaque plongée ! Les comatules sont suspentivores, se nourrissant des petits animaux et des particules organiques en suspension dans l'eau, qu'ils captent grâce à leurs pieds ambulacraires ou palpes. Ils se tiennent, le plus souvent tous bras écartés, face au courant en un "arc de filtration". Enduite de mucus, la nourriture est ensuite poussée de proche en proche vers la bouche le long des gouttières ambulacraires. FLEURS DE ROCHE L'on a peine à croire qu'il s'agit d'un être vivant et encore moins d'un animal, tant son aspect rappelle la pierre. Fleur de roche occupée à embrasser la mer. Pourtant, en les regardant d'un peu plus près, on remarque d'innombrables pinnules en mouvement, et l'agitation de ces petits organes préhensiles est d'autant plus forte que le plancton est abondant. Le doute n'est plus permis quand on observe leur nage, l'un des spectacles les plus gracieux de la vie marine, qui les a fait surnommer les "danseuses de la mer". Se décrochant de son support, sans qu'on puisse prévoir à quel moment, le crinoïde s'envole en une pulsation de tous ses "bras", pour aller coloniser un autre site, peut-être plus propice à un festin de plancton. Il est possible de les détacher artificiellement de leur support pour observer cette nage. Avec beaucoup de précautions toutefois, tant ces être sont fragiles et cassants. C'est l'alternance des battements verticaux de leurs bras qui permet le déplacement de cet organisme. Mouvement extrêmement rapide chez les crinoïdes à multiples bras comme le spécimen brun-noir Pentiometra andersoni ou comparativement très lent chez les espèces pratiquement "unijambistes" telles l' Antedon. ALUNISSAGE... Au moyen de leurs crampons, certains crinoïdes s'agrippent aux supports de leur choix : coraux, gorgones, éponges ou roches. L'atterrissage de la créature, qui rappelle le LEM de la conquête lunaire, est un spectacle fabuleux, par sa grâce et son économie de moyens. Ils peuvent rester fixés des jours, des semaines, les bras enroulés vers le centre en de gracieuses volutes. Et puis soudain, soit que l'animal ait été inquiété, soit pour une raison qui nous échappe car nous ne comprenons pas encore quel stimulus a pu la susciter, l'envolée a lieu. Elle ne dure jamais plus de quelques minutes. On a toutefois observé que les crinoïdes séjournent plus longtemps sur du corail du groupe des porites, sans doute parce que le fauteuil est bon : la structure particulière de ce corail permet un ancrage plus ferme des cirres. Il existe aussi d'autres crinoïdes, dépourvus de cirres de fixation, qui se déplacent à l'aide de leurs bras, en une lente reptation saccadée. Mystères de l'évolution... On peut noter que les crinoïdes de faible profondeur, espèces familières des zones littorales, ne s'observent que par des individus très clairsemés, aux heures diurnes. Car la majorité des espèces se tient cachée à l'abri de la lumière, dans des crevasses ou sous des coraux à plateau. On est surpris, au cours d'une plongée de nuit au même endroit, d'en observer un nombre considérable, totalement à découvert. C'est le cas, entre autres, de Comatella maculata (on appelle également les crinoïdes, des comatules), splendide créature jaune d'or dont le pourtour des plumes tire sur le brun, et très commune en Thaïlande (notre photo). Mais, la plupart des espèces se développent à partir de 25 m de profondeur, sans être photophobes, c'est-à-dire ne craignant pas la lumière du jour. Ce qui frappe le plus chez cet organisme vénérable est leur étonnante richesse de couleur. Certains, parmi les plus beaux, comportent des bras de teintes différentes ou imprimés en chevrons. Le professeur Cathala, de l'aquarium de Nouméa a mené des expériences qui ont révélée la fluorescence de ces organismes, sous lumière ultraviolette, ce qui est un spectacle de toute beauté ; presque de science-fiction. A quoi peuvent bien leur servir cette variété de couleurs ? A attirer leurs proies, comme les pêcheurs d'aujourd'hui avec leurs mouches bariolées ? Ils sont également doués du pouvoir de régénération en cas de rupture, propre à tous les échinodermes. SYMBIOSES De nombreux crinoïdes abritent ou hébergent de nombreux organismes qui vivent avec eux en symbiose ou en parasites. Nudibranches, planaires, copépodes, isopodes, minuscules mollusques gastéropodes, divers petits poissons, crevettes Synalpheus et même minuscules galathées... Les poissons ne font pas exception. Le Lepadichthys Linéatus par exemple (taille 3 cm), se protège des prédateurs en vivant au coeur des comatules et en en prenant la couleur par mimétisme. Il est d'ailleurs le seul poisson marin à posséder un cou et des vertèbres. Ceci lui permet de tourner la tête dans toutes les directions, sans changer la position de son corps camouflé ! On peut observer les crinoïdes dans pratiquement toutes les mers chaudes. Toutefois, c'est en Asie qu'ils semblent les plus abondants. A Komodo et dans les îles avoisinantes d'Indonésie, ils existent en concentration extraordinaire, de toutes formes et toutes couleurs, couvrant parfois des tombants entiers. Fleurs d'abysse qu'on remonte quelquefois, sans y prendre garde, dans les cheveux ou crochées dans le néoprène. C'est une véritable émotion esthétique que de se laisser couler dans ces feux d'artifices inachevés, ces plumes palpitantes de mouvement d'horlogerie, cette pulsation de mer qui respire, depuis 350 millions d'années... Recommandez (12) | Citez cet article sur votre site | Pages vues: 465
|
- Les messages comportant des attaques verbales contre les personnes seront supprimés.
- Vous pouvez renouveler le code de sécurité en appliquant un rafraîchissement à votre navigateur.
- Appliquer cette méthode de rafraîchissement si vous avez entré un mauvais code de sécurité.
| |