06-01-2009
 
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Les fortunes de Crozon Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail

NAUFRAGES EN BAIE DE DOUARNENEZ

 
Un dimanche 16 Décembre 1984, en baie de Douarnenez... Il fait froid. Les vitres de la cabine de pilotage sont embuées par l’haleine des hommes de quart. La grosse horloge de cuivre marque 16 h 50 et insensiblement le gris cotonneux alentour s’assombrit encore et prépare le lit de la nuit d’Armorique.
La Perle, le plus gros bateau de formation à la pêche de la Marine Marchande, fait route à 10 noeuds vers Douarnenez. La bouée signalant les récifs de la Basse Jaune est aperçue, quand un cri retentit :
- Tribord! Tribord toute ! On va talonner...
Monsieur Souffez, professeur à l’Ecole des Pêches de Lorient, est sur le pont inférieur.
“J’ai senti une secousse vers l’avant. Le bateau s’est dressé. J’ai pensé à un abordage... La perle s’est mise à gîter...”
L’équipage remonte des cales sans panique excessive tandis qu’un appel de détresse est lancé. A 17h3, les marins sont récupérés sur Le Rafale, navire des douanes, mais La Perle est perdue.
Deux remorqueurs tentent bien d’amener le chalutier de 45m en perdition vers la plage de Kervel, mais l’énorme masse coule dans la passe d’accès du Port de Douarnenez, dans moins de 15m d’eau, avec ses soutes pleines de 50 tonnes de gasoil...

LA PERLE ENGLOUTIE

A terre, l’émotion est grande et l’on s’inquiète pour les viviers à truites et à langoustes de la baie. Sans compter les risques pour la navigation. Les pouvoirs publics sont saisis et on espère un renflouement pour le lendemain. Las ! Plus d’un mois va passer en attendant les décisions des cols blancs, déclenchant la colère des pêcheurs côtiers. A chaque coup de vent des fuites se produisent, colmatées à grand peine par les plongeurs démineurs de la Marine. Mais ce sont d’autres fuites qui circulent sur le port : la nuit du naufrage, il semble qu’ “on” se soit un peu trop réchauffé à l’alcool ; qu’ “on” allait un peu trop vite ; qu’ “on” ait bien vu la bouée signalant l’écueil mais qu’ “on” ait réagi trop tard...La Perle victime de la bouteille ? C’est possible, quoique les marins tiennent en général bien la marée. Coupant court aux râgots, le Ministère des Finances débloque les crédits : 2 millions de francs ; ceux des contribuables bien entendu, puisqu’en tant que bien d’état, le bateau n’est pas assurée...
C’est la société Sea Service, de Lorient, qui a été désignée pour le renflouement. Le projet est d’insuffler de l’air dans l’épave, puis de la remorquer avant de la couler de nouveau sur des fonds de 2000m.
Il en ira tout autrement. Les problèmes s’accumulent : mauvais temps, pannes de compresseurs, fuites multiples. Pendant tout le mois que va durer l’opération, l’épave remonte plusieurs fois en surface, comme pour narguer les plongeurs, avant de recouler. Jeu de yo-yo éprouvant pour les nerfs des responsables de Sea Service qui ont acceptés un contrat “No cure, no pay”. En clair : paiement en cas de succès et de succès seulement. Finalement, c’est le 17 mars que le navire sera coulé définitivement dans la baie...
Malgré tous ses avatars, La Perle repose aujourd'hui, intacte, sur sa quille, à trente mètres de fond. Devenue récif artificiel elle a rapidement accueilli une faune riche et variée. Rarement, j'ai pu explorer une épave en si bon état. L'énorme hélice tri pale, la cheminée, les hublots... Ombres fantomatiques à contre-jour dans l'eau verte et cabine de pilotage où les instruments de navigation trahissent pour toujours l'erreur humaine...

TRÉSORS ET PILLAGE

La Perle n’est pourtant que la dernière page du livre des fortunes de mer qu’a connue cette baie des naufrages. La presqu'île de Crozon, cette main tendue dans l'Atlantique, a de tout temps été un piège à bateaux. Beaucoup de navires pris dans la tempête, et qui tentaient de rejoindre la côte, étaient fracassés au Raz de Sein et allaient dériver jusque dans la Baie de Douarnenez, devenue cimetière marin.
Les parchemins sont remplis de relations de naufrages, qui seraient fastidieuses si elle n’éveillaient en chacun de nous le corsaire qui sommeille...
Ainsi, Le Père Éternel, navire de 600 tonneaux coulé en 1750 en baie de Morgat alors qu’il revenait de St Domingue. Une partie de la cargaison pu être sauvée, mais c’était rarement le cas.
Le Deux Cousins, de Bayonne s’échoue le 28 Janvier 1764 dans l’anse de l’Alber en Crozon. Le Capitaine Sancié raconte : “... Plusieurs riverains appuyés et sollicités par un monsieur que je ne connais pas m’ont aidé à sauver les coffres et les hardes, que ce même monsieur inconnu fit transporter au bourg de Crozon. Hélas, ce  même monsieur retiré de la côte , les riverains au nombre de plus de 200 ont assailli mon navire et commencèrent par couper, en présence d’un prêtre de ladite paroisse de Crozon, le va-et-vient que j’avais fait a mon bord pour sauver mon fils de dix ans et demi, et aussitôt ils montèrent à mon bord en nombre infini, coupant et hachant à coup de faucilles toutes mes manoeuvres...”
Subira le même sort Le Dame Digne Jeanne, un bateau hollandais de Midelbourg, qui s’écrase le 13 Janvier 1770 sur les rochers de la batterie de Cornouaille, près de Crozon.
“ Je vous dirai que je viens d’un bris fort riche mais volé”, écrivait Monsieur Mauger à Chemesin, greffier principal de l’amirauté de Quimper. “Arrivant au bris, j’ai trouvé le capitaine avec son pilote ne sachant s’expliquer en français que de me dire, à ce que j’ai compris, qu’il vient des îles hollandaises chargé de sucre, café, dents d’éléphants et indigo. M’y étant transporté en ce jour et ayant remarqué le navire qui est de 280 tonneaux, armé de 6 canons et menues armes qui ont été volées, et quantité d’or et de bijouterie. Sans l’aide de Mr notre commissaire qui s’est donné la peine d’être avec moi, et le secours des employés, j’aurai perdu la vie. Je vois que l’on ne pourra sauver que les gréements, les câbles et  les ancres...”
Pour les plongeurs passionnés de trésors qu’is rebaptisent “histoire”, que d’aventures à vivre encore dans les eaux glauques de Morgat ! La Jeanne Charlotte, navire hollandais échoué en 1753 sur la grève de Tallagri, était richement chargé à son retour du Surinam... Le Johannes Cornelis, coulé à la fin du siècle dernier, est a peu près localisé... à moins 45m en plein courant !
Qui trouvera Le Jason, cette Frégate anglaise engloutie en 1799 ?
Plus prosaïquement, ce sont les épaves modernes qui ont la faveur des plongeurs venus à Crozon. Au club ISA, on plonge trois fois par semaine sur les trois stars de la baie : La Perle, La Meuse et Le Castel Meur. Ce dernier est un chalutier tombé du sleepway à l’entrée du port de Douarnenez le 18 Juin 76, alors qu’on l’élevait dans les airs pour réparation. Une preuve de plus que les bateaux ne sont pas doués pour les sports aériens !
Il a ensuite été remorqué et coulé le 18 Mai 84 par les Affaires Maritimes.
Considérée comme la plus belle épave de l'Atlantique, La Meuse  repose par trente mètres de fond. Il est préférable de la visiter en plein soleil : la visibilité est bonne et tous les oeillets de mer sont fleuris. Sinon, tous ces moignons rosés qui recouvrent la coque comme autant de pustules, sont un spectacle aussi frustrant que d'arriver en retard à l'opéra...

DANS LE VENTRE D’ACIER

L'eau claire, froide et bleue, apportée par le jusant, a fait place à une soupe verte où le plancton se trémousse de plaisir. Nos bulles d'air se mettent en torche, mais qu'importe : presque en apesanteur,  nous coulons en chute libre, inflatant de temps à autre un peu d'air comprimé dans le vêtement qui nous garantit des rigueurs de la mer bretonne. L'embout du détendeur qui nous délivre un air frais, laisse dans la bouche un goût de sel et de mer vivante. L'horizon aquatique se met soudain à palpiter : des dizaines de méduses bleues que le courant apporte, pulsent sans espoir vers la surface. Elles abritent dans leurs jupes de gélatine de petits poissons d'argent, maquereaux chinchards qui vivent à l'aise au milieu des filins empoisonnés. Sûrs de leur invulnérabilité, ils tirent la langue, si j'ose écrire, aux prédateurs.

Alors que l'aiguille du profondimètre vient d'entrer dans la zone des trente mètres, l'eau change de couleur : nous plongeons dans un véritable nuage de rouille...
C'est une énorme masse d'acier que la mer électrolyse. L'épave apparaît d'un seul coup comme une épreuve dans le bain du photographe. Aussitôt un banc de tacauds vient aux nouvelles. Tout neufs, ils semblent sortis d'un bac de chromage. Toutefois, le barbillon blanc qui leur prend sous le menton, leur donne un peu l'air baveux.
Renversée, quille en l'air sur le sable coquillier, La Meuse attend l'usure du temps. A coups de palmes prudents, nous arpentons la coque longue de 78 mètres, habillée d'un véritable manteau d'alcyonnaires blanches. Mais c'est au niveau du sable que quelques déchirures dans la tôle permettent d'entrer à l'intérieur de l'épave....
L'éclat de nos phares puissants fait soudain reculer la nuit métallique. Un gros congre joue à cache-cache dans les poutrelles. Il se retourne, dissimule sa tête, et son gros corps bleu se déroule et, apparemment, défile sans bouger. On ne se rend compte du mouvement qu'au moment où la queue pointue apparaît. Mais c'est trop tard : il a filé ! Précautionneusement, nous tirons le fil d'Ariane dans les cales, au milieu de seringues d'acier qui cherchent à nous inoculer le tétanos. Poutres rivetées, tuyaux, escaliers rongés, tout est à l'envers, et achève de nous désorienter tandis qu'une fine neige de rouille commence à tomber des plafonds. Des myriades d’alevins argentés transforment cette cale en une grosse boîte de sardine. Un vieux filet et des fils de pêche encombrent le passage. Sortir !
Une lueur verte nous guide....
Revenus en eau libre, nous ramenons sur nos combinaisons, en longues estafilades oranges, la signature de l'épave. Il existe heureusement d'autres zones plus accessibles où La Meuse  révèle ses jardins secrets : des champs d'oeillets de mer (Métridium senile) fleurissent sous les surplombs. Blancs ou rose-saumoné, ce sont des fleurs d'épave qui brillent dans la nuit, que seules flétrissent des bulles d'air maladroites...
L’histoire de cet Aviso de la Marine Nationale est exemplaire : celle d’un navire mort de vieillesse. Avec ses 600 tonneaux, il est armé le 1er Novembre 1917. En 1920, c’est l’annexe de l’Ecole Navale. Époque à laquelle Phillipe Tailliez fut embarqué à son bord. Rayé des listes en 1938 (l’Aviso, pas le Commandant !), on
perd sa trace jusque dans les années 60 où il est redécouvert par les plongeurs.
Il a du probablement être envoyé par le fond, en servant de cible pour des exercices d’artillerie. On retrouve un peu partout des obus, que la mer pare lentement des fleurs de la paix.

LES CANONS DE LA VIEILLE...

La forêt de laminaires semble ne pas avoir de fin... Le sable coquillier, bien peigné par la houle est notre guide. L’horizon végétal s’éclaircit : une clairière. Au milieu,   d'énormes canons de fer ! Les boulets sont remplacés par des homards et des congres, ravis d'avoir trouvé pareille armure sur mesure : à force de serpenter, ils en attrapaient des courbatures.
Marcel Collon, qui dirige d’une main de fer le club ISA, a choisi pour la fin du séjour (le traître!) quelques plongées-canon !
S’agit-t-il d’une épave de corsaire ? Il n’en subsiste rien qui puisse permettre une identification. Toutefois, ces environs de la Basse Vieille sont connus pour avoir été une zone de mouillage anglaise. Peut-être ces canons usagés ont-ils été coulés pour servir de croches ?
La quête du chercheur d’épaves est ingrate mais il arrive que le hasard vous mène sur l’une d’entre elles, qui n’est même pas répertoriée. Ainsi les trouvailles de Marcel entre la Basse Vieille et la Basse Blanche.  Un superbe compas, un canon de bronze, la cloche du bord, une longue-vue et foule d'objets du XVIIIème siècle, racontent un drame ancien. Quel navire est venu mourir ici ? Mystère.
Et ces autres, plus au large ; plus au Nord ; plus riches encore... Mais sur ceux-là, Marcel garde le secret...

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