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Des amphores par milliers ! A perte de vue, leur corps ventrus, leur cols fiers de vestale, germent du sable, témoins d'un drame passé. Ce n'est qu'en prenant de la hauteur qu'on réalise la forme générale de l'épave, galère allongée à 30 mètres de profondeur le long de son récif assassin. Que contenaient ces poteries que le bleu parfait de la Méditerranée change en opale ? Du vin d'Anatolie ? Des olives de Carthage ? De l'huile grecque ? Non, c'est de l'encre ! Un poulpe taquiné par mon compagnon de plongée protège sa demeure homérique en projetant un jet noir qui se dilue en nuage : l'impression d'avoir ouvert un flacon d'encre de Chine sous la mer !
Nous vidons consciencieusement nos bis sur une des nombreuses épaves qui jalonnent la route d'Ulysse, quelque part au large de cette côte de la Dalmatie qui, avec ses poussières d'îles, hésite entre la terre et la mer. Rien qu'ici, il y a de quoi occuper une vie d'archéologue car tout le monde connaît la garde-robe qu'a pu tricoter Pénéloppe pendant que son mari courait la sirène... Tout a commencé avec l'avion de la JAT piquant sur Split. Avec ces deux coups de fouet, le ton était donné. Car l'avion ne descendait pas, il tombait par à-coups. Quand enfin, il se mit à rouler après avoir rebondi trois fois, un coup de frein décisif me permis d'embrasser l'hôtesse. Un pilotage quelque peu viril. Je n'eus l'explication que plus tard. En effet, dans ce pays, le personnel navigant partage son année entre le civil et l'aviation de chasse ! Un zinc est un zinc ! Mais il n'y a rien à craindre : qui peut le plus peut le moins, et il ne me déplairait pas que mon bus matinal soit conduit par Prost... Split a en commun avec Nice, sa promenade sur le front de mer, encore qu'il s'agisse plutôt ici d'une Promenade des Allemands, vu la forte majorité de ces derniers lors de la saison touristique. Au pied d'un portrait géant du Maréchal Tito qui regarde le ciel d'un air sévère, se tient une jeune fille. Belle, la tignasse noire en liberté, l'oeil coquin, ma première Yougoslave ! Son compagnon vient d'arriver et, enlacés, ils s'éloignent en plaisantant en français, avec l'accent de la Garenne Colombes ! Horriblement vexé, je rejoins le reste du groupe qui vient de disparaître sous les arcades polies du palais de l'empereur romain Dioclétien. La nouvelle ville n'a pas rasé l'ancienne mais, à la façon des amibes, elle s'en est nourrie : dans le péristyle, il y a des culottes et des chaussettes qui sèchent. Un jet de vapeur qui sent bon sort d'une lucarne alourdie de chapiteaux : la vie de château ! Autour d'une colonne dorique effondrée, des enfants jouent au ballon. Sur des escaliers de porphyre, une vieille aveugle tend la main en roulant des yeux parcheminés. Elle ne voit rien, mais elle sait. Dans un coin, un groupe de femmes en lainages jacassent, entourées de paniers. Elles sont descendues des montagnes pour vendre leurs bois sculptés. Les grands foulards rouges qui leur couvrent la tête ne laissent dépasser que les longs cils noirs et les fronts malins couleur de thé. On se croirait dans "Tintin et le Sceptre d'Ottokar". Couché sur un piédestal, un sphinx noir, reliquat de campagne d'Egypte, pleure en silence son vis-à-vis, tombé lors du dernier tremblement de terre. La langue yougoslave semble familière pour qui entend l'italien : ça démarre bien quoiqu'un peu vite. Et puis soudain, sans prévenir, un hoquet, un mot chuinté, giclé, et on s'aperçoit qu'on n'a rien compris ! Ce pays gagne à être connu et, même si on lui a bien souvent collé l'étiquette un peu réfrigérante de "pays de l'Est", on découvre bien vite que le peuple est plus méditerranéen qu'autre chose. Ici, les étoiles rouges ne sont que sur les drapeaux ou sous la mer.... Toutefois, je tiens à avertir le lecteur : vu la variété des vins dalmates, rien de ce qui suit ne pourra être retenu contre moi. Il est des voyages que l'on fait dans un état second... En effet, les ripailles commencent fort tôt, avec le retour des marins. Ce "petit déjeuner du pêcheur" se compose de dattes violettes, de tranches de fromage de brebis fondantes, de galettes de pâte à pain frites empilées comme des bérets basques, de "mendoles", sorte d'éperlans que la friture à raidis et qu'on mange froids, poudrés de sel en les tenant par la queue. Les mêmes mendoles se dégustent aussi confites dans le gros sel et noyées dans une huile d'olive phosphorescente à force d'être verte. La soif terrible que provoque cette dernière gâterie est facilement étanchée par l'inévitable cruche de vin de paille. Après un pareil départ, la journée s'annonce sereine. Midi n'aura pas sonné que vos amis yougoslaves vous auront conduit dans une auberge, en embuscade dans la fraîcheur d'une ruelle romaine. Vous ne couperez pas à un petit verre de breuvage qui, pour être transparent, n'est pas pour autant de l'eau, car il fait l'effet d'un coup de ceinture cloutée : la Loza. Ce remède est destiné à "faire le trou" et Dieu sait que nous allons en avoir besoin. Pour patienter, les dattes de mer, dont la principale occupation est de creuser des tunnels dans les rochers. Cette moule brune, un rien snob, se consomme froide dans une marinade à l'ail qui parfumera encore les conversations de nombreuses heures plus tard. La soupe de poissons est parfaite : les larges loupes d'huile qui nagent à la surface rendent encore plus gros les morceaux de rouget du fond ! Vient ensuite une salade de poulpe au sépia. L'impression qu'un accordéoniste a perdu tout son clavier dans un bol d'encre de Chine. Certains n'ont jamais pu se faire à ces grosses ventouses caoutchouteuses et pourtant délicieuses. Vous allez perdre alors le compte des plats car les sources de vin semblent intarissables. Le principal défaut de ces breuvages est qu'ils sont divins. Les blancs, les plus populaires, ont toutes les nuances du jaune. Les rouges sont noirs, corsés, pleins de parfums antiques. Ce sont des vins d'amphore.... Le jambon dalmate ! Les mots sont faibles. La carnation est celle de la rose. Le gras soyeux sait rester à sa place. Combien de violonistes célèbres, venus en concert dans ce pays, ont planté là leur Stradivarius, et sont repartis serrant contre leur joue l'odorant cuissot. Certes, le son qu'on en tire avec un couteau n'est pas le même, mais cette saveur, aucun archet ne l'avait jusque là révélée ! Viennent ensuite des escouades de langoustines, affalées en travers des assiettes à cause de leurs pinces trop lourdes, et qui ressemblent à des boxeurs K.0. On leur a ménagé une litière persillée, et faire luire leur armure. Le moment est venu de s'attaquer au poisson rôti. Ce peut être un denti, un mérou ou une grosse daurade. Chacun reçoit livraison d'un pavé de chair blanche prestement arrosé d'une louche d'huile parfumée. C'est à ce stade de l'épreuve qu'on mesure la conscience professionnelle de certains agents de voyage. Le centurion Esparza par exemple, qui dirige avec son physique de tribun romain la société Océanide, et qui teste minutieusement tout ce qu'on offre à ses clients. Dans l'euphorie du moment, il pioche dans les assiettes limitrophes quand celles-ci ne se vident pas aussi vite que la sienne. Avidité ? Mépris des bonnes manières ? Que non, il travaille ! Comme plat de résistance, un méchoui installé sur un chariot, roula jusqu'à nous. En le découpant, j'eus l'impression de pratiquer une autopsie. Une première couverture de viande longue, caramélisée, craquante. Puis une couche de graisse au parfum damnant ; ma parole, ce mouton avait passé sa vie à brouter son assaisonnement ! Enfin, striée dans l'autre sens, la chair mauve et fumante. L'animal était couché sur un lit de brocolis et de fenouils. Après.... Après, je ne me souviens plus ! Sur l'aéroport de Split nous attend notre taxi : un énorme hélicoptère Sikorski. Mais les canons que nous pointons par les hublots sont pacifiques : des télé-objectifs chargés en Kodachrome. J'ai fait ce jour-là deux découvertes : un hélicoptère toutes portes ouvertes est plus efficace qu'un congélateur. Quant au bruit, à l'heure où j'écris ces lignes, j'en tremble encore. Mais le spectacle vu des airs vaut le sacrifice. Nos pilotes sont des as : on voit soudain le paysage nous arriver en pleine figure tandis qu'une force inconnue tend à nous arracher du siège. Et puis, au moment où l'on croit finir empalé sur un clocher, le monstrueux mixer se redresse et on se retrouve plié en accordéon. Nous survolons la côte des 1000 îles, ce qui est un mensonge éhonté puisqu'elle n'en possède que 997. Sur les plus rondes d'entre elles, des villages se sont blottis. Avec leurs toits rouges, elles ressemblent à ces boîtes d'assortiments de chocolats pour offrir. D'autres, minuscules pavés de calcaire blanc sur lequel rien ne pousse en dehors de fleurs violettes ou d'un monastère pointu, preuve s'il en était besoin, de la génération spontanée du clergé. Pendant trois heures, nous survolons Trogir, Solta, Brac, Hvar, Vis et Korcula. 1000 îles peuplées d'éléphants roses. Quelque part au-dessus de Brac (prononcer Bradj), un site de rêve : le "cap d'or". C'est une longue épaule de sable qui change parfois de forme au gré des vents, et qui s'enfonce sous l'eau comme le dos d'une baleine figée. A sa base, une toison de pins abrite un petit hôtel. Nous piquons sur cette plage à deux faces, où quelques estivants profitent déjà du soleil d'Avril. A notre approche, une fébrilité s'empare du groupe qui se couvre de serviettes. Mais bientôt, nous sommes assez près et notre rotor qui disperse les voiles aux quatre vents révèle enfin les rosissantes nudités. Au loin, les épaules bleues des massifs karstfifiés qui culminent à 2000 mètres, déchirent les nuages gris. Après un épisode de gouffres obscurs, l'eau ressort sous la mer en siphons bouillonnants. Certains versants calcaires de l'île de Korcula ressemblent à une pyramide aztèque : des générations de paysans persévérants ont aménagé de petites cuvettes dans le roc. Un peu de terre s'y accumule, suffisante pour que pousse une vigne dont on tire le "vin de pierre". Nous plongeons vers un timbre poste de gazon : le terrain de football de Blato. Coulant sans interruption des ruelles, des gamins envahissent le terrain par centaines. Pendant quelques secondes, nous éprouvons l'angoisse de l'arbitre incompris. Mais les indigènes sont simplement curieux ; il leur faut toucher tous ces E.T. tombés du ciel, et nous nous sentons un peu cloches parce que c'est Pâques. Nous sommes accueillis par des danses folkloriques, ennuyeuses comme partout au monde, mais les oeillades que nous jettent les femmes incitent à un folklore ô combien plus palpitant. Ah, les filles de Blato ! Il y faudrait un chapitre... Je fais des jaloux car, sans doute à cause de ma barbe, les filles m'embrassent sur la bouche. Méditerranéennes, vous dis-je ! Comme un personnage d'un pièce de Ionesco, le curé de Blato intervient, mélangeant avec bonheur l'anglais, l'italien et le serbo-croate. Il nous entretient d'une polémique qui le tient à coeur : la position exacte de la maison de Marco Polo. Car Blato et Korcula se disputent avec la plus parfaite mauvaise foi l'honneur d'avoir abrité l'illustre voyageur. De fait, alentour, tout le monde s'appelle Polo. Mais bientôt, je ne l'écoute plus, je le regarde. C'est un curé considérable. Tout noir, surmonté d'une tête violacée qu'un col blanc visiblement étrangle. Il a la diction d'une douche après une longue coupure d'eau. Quand le flot de mots sort enfin, c'est tout le premier rang qui ferme l'oeil sous l'averse. Quand une phrase vient à manquer, les veines du cou battent, la pression monte sous le crâne apoplectique, et j'ai peur qu'il ne nous claque dans les doigts. Enfin, dans un dernier soupir, le pauvre homme termine sa péroraison. Il était temps : il m'avait essoufflé. Mais quelqu'un pose une autre question. Il est des journalistes sans pitié ! A Vela Luka, la pointe de l'île, le mistral a démonté la mer. Ce vent canaille soulève les amples jupes des dames, refroidit l'atmosphère et rend le décor invraisemblable : il fait presque froid, et les pins parasols semblent dessinés au fusain sur ce fond de mer qui rugit. Le soleil de paille, qui boude, va se coucher tout seul derrière son édredon de nuages gris. Ce n'est qu'après un moment qu'on remarque, entre les pins, les toits en tuiles romaines. Tout un village pimpant, qui pousse à même le calcaire et dévale jusqu'à la mer turquoise. Malgré l'heure tardive, trois ouvriers s'occupent de la croissance d'un papillon. Maquillés de plâtre, de peinture et de ciment. L'un tient un niveau à bulle, l'autre un fil à plomb, et le troisième la truelle. Figés de profil, on dirait qu'ils posent. C'est un bas-relief égyptien. Mais tout cela donne l'impression d'inachevé, il manque quelque chose ! Notre guide court de l'un à l'autre comme pour s'excuser du temps. Et soudain, tout s'explique : on en est encore à poser les décors : le soleil vedette n'entrera en scène que dans quelques semaines, nous assistons aux répétitions ! Soyez sans crainte, tout sera parfait. On vous prépare un spectacle de choix. On nous pousse vers une auberge dont les vastes baies vitrées dominent la baie comme un phare. Un verre apparaît soudain dans nos mains, et magiquement se remplit d'alcool. Rien que l'odeur de fenouil et d'anis saoule déjà. La saveur est celle de la lave. Je n'aurais jamais imaginé que mon estomac fût desservi par un boyau si long ! Les verres se lèvent : "Nastarovia" (à la bonne vôtre) et "tchivili" (qu'on excuse l'orthographe phonétique) qui veut dire la même chose, mais beaucoup plus tard. Des soubrettes trottinent et dressent d'un geste précis une table qui est un véritable arsenal : des assiettes empilées façon ball-trap, quatre verres, d'innombrables couteaux et fourchettes. Intéressé, je m'approche du guide que je commence à voir double : - Pour qui ce banquet ? - Mais pour vous, répond-elle stupéfaite. Je hurle : "Je n'ai plus faim !". Je tente de m'enfuir vers la sortie mais on se cramponne à mes bretelles. Un traquenard ! Mais plus que la poigne de mes camarades, une voix stoppe ma fuite, une voix divine. Quelle formidable sono équipe donc cette salle ? Pas de baffles. Le chant puissant semble venir de cette table où un homme regarde ses mains. Ses sourcils poudrés de ciment le vieillissent de dix ans. C'est lui qui chante ! Je suis à peine revenu de ma surprise qu'une autre voix fait trembler les verrières. Une basse, pleine, qui semble répondre. Est-ce possible qu'elle soit issue de ce petit barbu, recroquevillé près du feu ? Une troisième voix naît, une quatrième, on ne respire plus. Tous ces sons se fondent, s'harmonisent avec une merveilleuse justesse, c'est un choeur prodigieux poussant au fond de chacune de nos fibres la terrible nostalgie de l'âme slave. Jamais tristesse ne fut plus réjouissante à entendre. On voudrait que cela ne s'arrête jamais. Dix voix mélangées maintenant nous ont pris au piège. L'agent de la voirie, le comptable et le chauffeur de bus ont disparu : il n'y a plus que des ténors et des barytons. La voix des anges. Mais les mots sont insuffisants, il faudrait y joindre un disque... Emoustillés par l'alcool couleur d'absinthe, les Français ont entrepris de chanter à leur tour. Le charme est rompu ! Parties à retardement comme des bottes de pétards mouillés, les voix chevrotantes tentent un rendez-vous à l'unisson mais ne réussissent qu'une polyphonie involontaire... Hypocrites, les Yougoslaves applaudissent au terme du calvaire. Et la plongée dans tout cela ? Car après tout, vous êtes comme moi, venus pour plonger. Il est temps de grimper à bord du voilier de 35 mètres qu'on ne pouvait pas baptiser autrement que "Calypso". Un léger roulis nous accueille, et certains passagers ont pris la teinte de l'apéritif, vert pâle. Ce bateau vit : les craquements et couinements de bon aloi d'une authentique marine en bois. Il faut d'ailleurs perdre un certain nombre de préjugés et accepter la lenteur délicieuse des croisières à l'ancienne soumises aux caprices du froid vent d'est, la "Bura", ou du chaud "Yougo" du sud. Peu de choses ont changé depuis Ulysse, et il faut toujours huit matelots au torse bronzé pour remonter des chaloupes dégorgeantes de plongeurs émerveillés. Une seule chose m'inquiète : il y a dans un coin de la salle à manger, trois individus au regard sombre, qui se cachent derrière des cartes. Ils complotent. Sans doute, le bateau explosera-t-il quelque part. Plus tard, le capitaine tient à me présenter trois moniteurs de plongée qui sont, en plus, archéologues diplômés. Ce sont les trois conspirateurs ! Zoran, Franko et Misa. Je partage la cabine de Franko qui me parle des fantastiques richesses englouties dans les eaux de son pays : "Tu comprends, ici, tu jettes l'ancre au hasard, et tu casses quelques amphores ! Mais beaucoup de sites ont déjà été pillés par des équipages allemands ou belges bien outillés. Depuis, nous avons durci le règlement et la façon la plus simple de plonger est encore de passer par une agence. Je m'endors en rêvant de trésors, de grottes et de sirènes. C'est d'abord un long bâillement de porte qui s'ouvre puis qui tape sur la tête de mon lit. Et puis, avec le roulis, la porte mal graissée repart dans l'autre sens. Dans un demi sommeil, on essaie de composer avec le bruit, mais au troisième coup, on craque. Je me lève et referme, excédé, le verrou du placard. Comme hier. J'ai alors la curiosité de regarder l'heure : 6h20. Ca alors ! Comme hier. Inquiet pour ma santé morale, je secoue Franko, le locataire régulier. - Franko, la porte du placard.... - Oui, je sais, à 6h20. Et il fait un geste évasif vers le plafond. Je me recouche, impressionné tout de même par ma première rencontre avec le surnaturel.... Stambédar est un flot brûlé de soleil où quelques mouflons tournent en rond. Les belles plongées commencent à partir de 40 mètres. Au-dessus, c'est le désert. On m'avait promis des liches, des sars, et des dentis, mais ces poissons en armure d'argent étaient en voyage. Ils reviendront pour Juillet. Heureusement il reste les épaves qui sont moins nomades. Nous dévalons pour l'instant le tombant sud. A -45m, une oasis se révèle : d'énormes gorgones peignant le courant bleu ciel de leurs longs doigts mauves. Au fond de son trou, une énorme rascasse mal-aimable pointe sa gueule de femme à barbe. Une grotte mitoyenne est décorée de colliers de corail rouge. Derrière, un petit congre roule des yeux froids de joaillier. Plus bas, et jusqu'à 60 mètres, le rocher est brodé d'éponges grises et oranges. A tous les étages dépassent des antennes à l'écoute. Mais il faut bientôt quitter ces Habitations à Langoustes Modérées, et remonter derrière les bulles d'air qui nous montrent le chemin.... Zoran hurle dans son détendeur comme un possédé pour attirer mon attention. Au bout de son doigt tendu, je repère deux yeux d'acajou, que prolonge une vessie de ballon dégonflée, le tout posé sur un matelas de tuyaux variqueux, immobiles, et qui pourtant bougent sans arrêt. Un poulpe. A notre approche, les bras se décroisent avec des mouvances de serpent, mais, entraîné, Zoran le cueille avant qu'il n'ait pu ancrer. La pieuvre révèle alors ses boutons de manchettes nacrées qu'elle a nombreux. Ses huit tentacules intelligents déployés dans l'eau turquoise, elle mesure près d'un mètre cinquante. Elle lâche un petit nuage de sépia, sans trop y croire puis, à petits coups de siphon, elle se change en comète marine. Zoran, à chaque fois, la rattrape. On dirait qu'ils dansent. Mais le spectacle est pathétique car la danseuse aux huit bras est promise au chaudron. Ayant retrouvé le sol, elle fait diversion avec deux tentacules tandis que deux autres ondulent en traître vers une anfractuosité. Mais Zoran veille. Il arrache l'octopus comme une serpillière et, pour la punir de l'incartade, la fait tourner comme une fronde. L'animal est devenu blanc de colère, mais c'est un fait que, saoulé, il se tient coi. Si votre femme vous ennuie, vous pouvez toujours essayer la recette... Hvar, le terme de la croisière. La Calypso est venue s'amarrer sous la pluie des palmiers. La ville, qui sent le cyprès, a un petit charme "St Tropez 1900" sur lequel on aurait saupoudré une bonne pincée d'Orient. Les dalles des ruelles ont été polies sous le pas des envahisseurs successifs : Turcs, Romains, et aujourd'hui touristes. Soudain, les nuages se déchirent et Hvar étincelle dans le vieil or du couchant. Le spectacle vient de commencer. On n'attend plus que vous... Recommandez (14) | Citez cet article sur votre site | Pages vues: 363
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