06-01-2009
 
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Randonnée au pays des eaux folles Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Sur fond de neiges éternelles s'avance un trio bariolé, couvert de sueur et de bouteilles d'oxygène. Himalaya ?  Pourtant l'altimètres n'indique que 1900 mètres ! Non, nous sommes en Suisse tout simplement, quelque part dans les Dolomites, et nos équipements sont ceux des plongeurs sous-marins. La remontée de ce ruisseau était le point d'orgue d'une randonnée peu commune : nous avions choisi de suivre l'eau, quoi qu'il advienne. Quelques chamois plus tard, nous arrivions dans un "bout du monde". Au pied d'une barre rocheuse, la source étirait son large sourire d'ombre. Rapidement équipé, je rampais dans la fissure noyée d'eau glaciale, en route vers les fondations de la montagne. Je devais faire peu après une rencontre surprenante si loin sous terre et sous l'eau, et dans l'obscurité totale : une tribu de crapauds géants, plus à l'aise que moi en ces lieux inhospitaliers.

Terminé dans la Dolomie, ce voyage avait commencé dans le granit. Celui du Tessin, province de Suisse latine, où ces eaux, grossies et réchauffées alimentent Lago Maggiore qui baigne les pieds du Locarno, la Côte d'Azur suisse.

Foin de l'exubérance italienne, nous étions montés retrouver la rigueur Hélvète  par des chemins en lacets où même les charrettes s'essoufflaient. Quelques vignes se chauffaient au soleil et ce raisin à lui seul vaut le déplacement : il s'appelle "l'américano", allez y comprendre quelque chose ; il n'a d'ailleurs de raisin que le nom car son goût unique rappelle la framboise, le kiwi, la fraise des bois, et le parfum bon marché de votre première conquête. Le vin qu'on en tire, le fameux Merlot noir est par contre bien fade.

Le Val Verzasca est un monstrueux coup de hache dans le granit. Le torrent cascade au milieu des bruyères et des violettes. Bientôt, le canyon se resserre et laisse juste la place pour la petite route. Bien avant le village de Lavertezzo, dont la voix  de bronze annonçant quelque messe ricoche d'une falaise à l'autre, des signes infaillibles renseignent sur la proximité des sites intéressants : on croise des colonnes d'allemands rubiconds, transpirant dans leurs combinaisons Néoprène, un tas d'accessoires leur battant les mollets.

Au-delà d'un rideau de chataîgners, un pont romain enjambe en deux bons vétustes la rivière qui s'élargit ici en une superbe piscine de Jade. La profondeur et la clarté de l'eau sont tellement alléchantes que des intrépides en maillot de bain décident de s'en servir comme plongeoir. L'expérience ne dure pas car ils prennent assez rapidement la même couleur que la rivière.

Au terme de cette première balade, nous surprenons un étrange manège : un homme suant et soufflant délace ses grosses chaussures de montagne. Il a laissé un morceau de sa chemise de gros drap en otage aux ronciers. Un curieux transfert s'opère alors entre le contenu de son sac à dos et un panier d'osier. Tant de mystère nous intrigue et nous approchons : quel butin réclame donc un tel secret ? .... Des bolets ! Quelques kilos de bon gros cèpes bronzés, humides comme la truffe des chiens et promis à un avenir d'omelette. Eh oui, dans ce canyon abrupt, la cueillette des champignons est l'affaire des alpinistes !

Sur les rives abruptes, sont accrochées, comme au hasard, de belles constructions massives qui sont tellement bien retapées par l'Office du Tourisme qu'on croirait presque que ce sont des vraies. Seul, un grand-père englué dans la glycine est peut-être d'époque, mais c'est le dernier, il ne passera pas l'hiver. Les nouveaux gérants, s'ils endossent un déguisement de paysan, roulent en Land Rover et savent parfaitement manier la pompe à touristes. La nourriture y est rustique, dans le mauvais sens du terme et se paie en francs suisses. On tentera de vous séduire avec des gibiers du pays : demandez à voir la peau, ces sangliers-là ne sont souvent que des cochons vantards.

C'est à la nuit tombée qu'on peut faire la plongée la plus originale. Sous le regard jaune des maisons pleines de lanternes, on y éprouve comme un frisson de fruit défendu et parfois un rideau de cotonnade pourpre se ferme, réprobateur, sur des amours laborieuses. Vu du haut, depuis le pont, le spectacle n'est pas moins intéressant : on distingue parfaitement les évolutions des silhouettes et le lit de la rivière resplendit comme une émeraude sous les éclairages conjugués. Un excellent passe-temps consiste à laisser tomber des cailloux jusqu'à faire mouche. On sait qu'on a gagné quand un des plongeurs émerge pour injurier la nuit.

En remontant le torrent, d'autres sites de plongées se présentent : d'énormes bassins ronds et profonds dont on a du mal à croire qu'ils soient nés de la cascatelle qui s'y jette. Au fond, traînent encore quelques jeux de pétanque pour titans. On y découvre encore quelques pépites d'or d'après les autochtones. Vos seuls compagnons seront des nudistes, achevant de racornir sur les pierres, au soleil d'automne, et puis sur la rive d'en face, des escouades de randonneurs qui, il est vrai, se succèdent à un rythme endiablé au point d'avoir creusé une ornière profonde, sous leurs chaussures cloutées.

Rien n'est plus drôle que de descendre tous ces rapides à la nage. Palmes, masque, tuba, casque et vêtement étanche, qui permet de conserver une certaine flottabilité et il n'y a plus qu'à se laisser emporter. Dans les larges biefs d'eau calme, le fond défile lentement sans autre effort à faire que la comtemplation. Mais tout s'accélère : loin devant, à travers l'eau de cristal, des tourbillons de bulles blanches annoncent une chute. Il reste très peu de temps pour se positionner correctement, bras autour de la tête, corps bien en ligne vers l'échancrure de granit qui aspire irrémédiablement. C'est le point de non-retour. Vu de l'extérieur, ce corps qui disparaît, balloté dans les "eaux blanches" est très impressionnant. Vécu de l'intérieur, ça l'est encore plus : l'impression de passer dans une machine à laver ! Le corps, guidé par la main de fer des eaux révèle des souplesses insoupçonnées. Pendant les quelques secondes que durent le maelström, toute visibilité est supprimée à cause des myriades de bulles de champagne. Si tout se passe bien, on ne doit pas heurter le rocher. On a eu si peur qu'on voudrait bien reprendre pied pour souffler mais les parois verticales glissent comme du savon et déjà, au-devant, un tourbillon nouveau attend sa victime. Toute la difficulté dans ce genre de sport est de donner le premier coup de palme ; après, le torrent furieux décide pour vous.

Quand c'est possible, il est prudent de faire auparavant une reconnaissance à pied car, une fois dans l'eau, rien ne permet de voir si la prochaine chute sera haute de vingt centimètres ou de vingt mètres... Je connais des amateurs qui sont ressortis avec, en guise de combinaison, la veste frangée des trappeurs canadiens et des palmes concaves, enroulées comme les pantoufles d'émir !


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