06-01-2009
 
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Rivières sous la mer Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail

- Kongär ! Kongär !...

Le cri résonne sur la falaise ocre, tandis qu'un plongeur fait surface, tremblant comme une feuille. Ses amis le tirent à bord d'un zodiac, claquant des dents. Les signes de bras évoquent un congre de très grande taille. Mais où ? Au pied de cette longue avancée calcaire : ce splendide Capo Caccia du Nord-Ouest de la Sardaigne ?

Le peu d'allemand que nous connaissons nous permet de déduire que la rencontre a eu lieu au fond d'une grotte. Précisément ce que nous cherchions...

LE PALAIS DES CONGRES

A notre tour, nous glissons dans les eaux bleues ciel de cette côte méditerranéene. A fleur d'eau, dans une petite alcôve taillée dans le rocher, une statue de la vierge. Le repère que nous tentions de trouver depuis une demi-heure : celui de la grotte sous-marine de la madone. Le fond de sable ridé est bien visible, à 15 m de profondeur. Devant nous, le mur vertical semble perforé par une vaste galerie noire. Ce n'est qu'en dépassant les raies turquoises, qui nous éblouissent, que nous nous retrouvons dans la pénombre, au sein d'une vaste salle où nos bulles d'air restent désormais captives. Nos yeux habitués à cette clarté diffuse, parcourent émerveillés cette autoroute de sable qui semble mener tout droit dans les profondeurs du cap, cette aiguille creuse que nous sommes venus chercher. las, après 40 m de nage idyllique, dans cet espace clos mais néanmoins grandiose, la voûte arrondie rejoint le sable, formant un cul de sac infranchissable. Encore un de ces tours de passe-passe dont les grottes ont le secret. Et pourtant, c'est l'eau douce qui a creusée ce tunnel de métro, avant qu'il ne soit envahit par la mer. Le réseau noyé doit subsister, quelque-part, au delà de ce bouchon de sable... Sur le sol git une cassette audio, vomissant des mètres de bande magnétique ; nous comprenant alors que l'allemand s'en est servi en guise de fil d'Ariane ! Technique évidemment à proscrire absolument. Quand au congre mythique : il brille par son absence... Devant nous, le porche turquoise de l'entrée révèle ses dimensions colossales : quelle rivière souterraine a donc coulé là, avant les dernières glaciations ? Les parois sont couvertes d'anémones, de tuniciers de toutes les couleurs qui reprennent vie dans le halo de nos lampes. c'est alors que nous repérons, presque sous le plafond, une galerie parfaitement ronde. Le temps de raccorder le fil, Eric s'est déjà enfilé dans le boyau. L'espace est tout juste suffisant pour s'y glisser avec les bouteilles sur le dos. Lentement, à la queue leu leu, nous nous enfonçons à l'intérieur du calcaire. Se pourrait-il que ce boyau minuscule nous remettent su la voie de la rivière disparue ?

Depuis un moment, les dimensions du conduit nous interdisent de faire demi-tour. Seule notre expérience et notre grande confiance mutuelle nous permet de tenter pareille aventure à deux. En cas de problème, nous ne pouvons rien l'un pour l'autre et de surcroît devrions rebrousser chemin à reculons... Le fissures du calcaires avalent nos bulles et sont autant de tuyaux d'argues qui font résonner la montagne. Et soudain, il est là ; énorme : un congre de plus de deux mètres ! Et manifestement décidé à nous croiser. Le novice allemand avait donc raison. Même s'il s'était affolé pour rien : le congre n'est pas agressif. Tout de même, un de cette taille... Instinctivement, nous avons repliés nos doigts dans les paumes, soucieux de pouvoir continuer à pratiquer le piano. Conscients d'être les intrus, nous nous collons le plus possible contre une paroi tandis qu'il sinue interminablement. Sa gueule énorme passe à quelques centimètres de mon masque et je sens son corps gluant disparaître le long de mes jambes. D'autres plus petits, nous observent, enfoncés chacun dans un habit de roche à sa taille. Nous parcourons 150 m dans ce  palais de congres, avant d'atteindre une petite salle, décorées de stalactites. C'est un carrefour de petites galeries, dont la taille interdit l'exploration. Pourtant notre vue se brouille ; tornades d'eau au sein même de l'eau : de l'eau douce coule ici qui mélangée à l'eau de mer, fait trembler le paysage au gré des indices de réfraction. Le secret du Capo Caccia n'est pas élucidé, mais voilà toujours une première de plus à notre actif...

L'AIGUILLE CREUSE

Fraîchement débarqués à Porto Torrès, notre route se devait de croiser ce massif marin, dont la découpe parfaite, se révèle au couchant, depuis Alghero. Une masse rocheuse percée comme l'aiguille creuse de Maurice Leblanc. Les brochures touristiques sont pleines des splendeurs de la "grotte de Neptune". Bien qu'aménagée, nous nous devons d'y jeter un oeil, , pour tenter de comprendre un peu mieux l'histoire des lieux. On y accède depuis le haut du rocher, qui domine la méditerranée de 150m par une interminable volée de marches, taillées à même le roc brûlé de soleil. Puis, c'est la ballade avec un batelier bonhomme, sur des lacs souterrains où se reflètent les stalactites, et où chaque nouveau projecteur de couleur allumé fait naître des "Ah" et des "Ooh" dans toutes les langues. Un peu frustrés par cette ballade trop courte, nous décidons de remonter en courant, arrachant au passage des halètements de souffrance à de gros touristes répandus sur les marches, écrasés sous leurs chapeaux de paille dans une mare d'huile solaire.

Depuis le haut, vue superbe sur l' "Isola Foradada", une île qui devait être rattachées dans les temps reculés au cap lui même. En son centre, un vaste porche gothique permet de traverser l'île intégralement en bateau. Vestige de grottes qu'on doit retrouver sous la mer. Nos investigations futures le prouverons. De véritables labyrinthes bleus où des milliers de crevettes viendront habiller nos torches de halos d'argent vivants. Mais toujours pas de passage vers l'intérieur du massif... Et pourtant, la concentration de grotte sur cette avancée calcaire somme toute modeste, est proprement extraordinaire. Eric plonge à l'extrémité la plus occidentale du cap : la falaise rougie de soleil s'enfonce verticalement sous l'eau. Sur un ressaut par 60 m, a demi masqué par de grandes gorgones bleues, il découvre un trou rond, noir, s'enfonçant verticalement : un gouffre par 60m de fond ! Trop bas pour cette fois...

LES GROTTES A POTERIES

Grotta Verde devait être connue de toute antiquité. Vue depuis la mer, c'est une énorme bouche noire, à mi hauteur du rocher. Une large galerie très raide et argileuse descend jusqu'à une fôret de grandes stalagmites. Un peu de lumière parvient encore jusqu'ici et les géants millénaires de calcite sont couverts de mousse verte, d'où la grotte tire son nom. Nous poursuivons la descente dans ce décor de mythologie grecque jusqu'à un lac terminal, d'aspect peu engageant, dont l'altitude correspond au niveau de la mer. Les plongées qui s'y succèdent révèlent une autre salle immense noyée d'eau verte. Des fouilles archéologiques sont en cours, mettant a jour un trésor de poteries. Patrick parviendra à un cul de sac, à -60m.

Notre camp de base établi dans la calanque de la Dragumara, nous n'aurions pu supposer que nous ferions à un jet de pierre d'ici notre plus belle découverte. Il est vrai que sans l'aide du Professeur Banti de Sassari, nous n'aurions pu découvrir dans ce maquis l'entrée de la grotte de la Dragumara. Un étroit soupirail caché dans les massifs de buis et de lauriers roses d'ou émanait pourtant l'haleine sombre et froide du royaume d'Hadès. Après une demi-heure d'efforts, ponctués par les coup de gong des bouteilles de plongée sur la roche, nous sommes au siphon : un lac d'eau boueuse...

Nous coulons avec le moins de mouvements possibles, essayant de devancer les volutes d'argile que nous soulevons et qui, se précipitant dans le gouffre noyé tentent de nous aveugler. Vers moins 15m, virage à droite, et nous entrons dans l'eau de mer plus chaude. Mariage de raison, passage d'un monde à l'autre... Et de nouveau les aberrations optiques nous jouent des tours : la plupart de nos photos seront floues. Nous sommes dans une vaste salle inclinée à 45°, au sol couvert d'argile liquide. De silencieuses avalanches se produisent, rendant incertaine la limite du sol. Partout, des stalactites en forme de massues : une preuve de plus des variations incessantes de niveau marin, dans cette grotte manifestement creusée "au sec". A -40m, une portion de sol intact révèle son trésor : des dizaines de poteries romaines ! C'est dans une eau opaque, à tâtons, que nous remontons nos trouvailles en surface. Il faudra revenir pour un chantier de fouilles dans les règles : qui sait ce que cache le linceul d'argile de la Dragumara...

C'eût été un crime de quitter cette région sans un détour par la Punta d'Argientiera, pour une expédition plus gastronomique il est vrai que spéléologique. Une ville fantôme, à même le roc noir ; vieille usine en bois où l'on extrayait le plomb et l'argent jadis. Découpée par la mer en une multitude d'éperons et de rias, la pointe révèle sous l'eau sa nature métallifère : un marbre poli, strié de noir. Dans une clarté idéale, à peine gènés par le ressac, nous remontons les vallées de roches nues, dans ce qu'il faut bien considérer comme un "super-marché à langoustes".

Ayant prélevé notre écot à Neptune, nous repartons l'estomac en paix.

C'est vers le dos cambré, tourné à l'Italie, de la Sardaigne que notre attention va se porter. Vers le golfe d'Orosei, profond arc de cercle baigné par la mer Thyrénienne. Tout autour, un paysages des hauts plateaux, de garrigues et de profond canyons. Une terre à gouffre qui se déchiffre à l'envers, dans les profondeurs.

LA SOURCE A LIRES

C'est au pied du massif du Supramonte que s'épanche la résurgence Su Cologone. Dans une forêt d'Eucalyptus, au pied d'une barre rocheuse, un lac d'eau bleue laisse entrevoir les profondeurs de la terre. Au cours de la reconnaissance, première surprise : sur le sol de la galerie déclive, des millions de lires en pièces de monnaie. Galets d'un nouveau genre, ils proviennent des ex-voto jetés là par des promeneurs séduits par les eaux saphir, dans leur écrin de calcaire blanc. Par poignées entières nous brassons les voeux de plusieurs générations de croyants.

Nous poursuivons la descente dans une eau transparente. Un soupirail en rive gauche, constitué de gros blocs arrondis où le courant se fait sentir, nous amène dans une grande faille dont le plancher se perd dans les tons bleus-verts. A -45 m, les proportions deviennent imposantes : une véritable cathédrale en jadeïte. A -65m, la salle semble se terminer en cul de sac. A moins que... ?

Dans le fracs des bulles, l'esprit un peu engourdi par la profondeur, je repère une autre faille transversale, d'où semble provenir le flot captif. Nouveau vertige en me penchant au dessus : une pente de graviers dix mètres plus bas. Ou de cailloux, beaucoup plus profond encore. Comment en être sûr, dans cette eau aussi immatérielle qu'un gaz rare . L'érosion a creusée de profondes cannelures acérées dans cette "boîte au lettre" verticale. Je m'y engage précautionneusement, les palmes en avant. Je parviens à me faufiler jusqu'à -75m, non sans accrocher sans cesse mes tuyaux de détendeurs et autre câbles de batteries aux lames de pierres menaçantes. En tordant le cou sur le côté, je vois la faille qui s'élargit en débouchant vers une autre galerie fortement pentue, en direction des abysses. Mais quelque-chose me retient dans le dos. En voulant remonter, une autre pièce de mon équipement se coince et me verrouille dans ce piège. Mon coeur s'accélère ; Je ne peux respirer à fond, sous la pression du rocher ; à ces profondeurs, mon autonomie est limitée et je sens monter, comme une poigne diabolique, l'étreinte de la peur. L'essoufflement est proche... Par de profondes expirations, je récupère mon calme. Au dessus de ma tête, les voûtes de la cathédrale, si vaste... A tâtons, d'une main, je parviens à décrocher les câbles qui me retiennent prisonnier et d'une poussée, me retrouve de nouveau flottant dans l'espace. Libre !

SOUS LE CANYON DE LA LUNE

Vu d'avion, le golfe d'Orosei est un véritable aqueduc : de grandes rivières d'eau douce coulent sur la mer jusque très loin au large, et semblent sourdre de nulle part. Où plutôt de sous la mer : les résurgences sous-marines de l'eau météoritique recueillie par les massifs calcaires, qui après un long parcours souterrain encore ignoré, se dilue en pure perte. Il y a grand intérêt à étudier ces phénomènes, qui pourraient déboucher sur une utilisation de cette eau, dans ce pays aride.

La côte est constituée de falaises abruptes, seulement coupées de loin en loin par le débouché des canyons de montagnes, qui viennent mourir en plage. Ceci pose un problème logistique : il n'y pas d'autre accès que le port de Dorgali et nos objectifs sont à 10 Km de là. Il faut se résoudre à prospecter en zodiac.

Ou l'équipe Cousteau, dans les années soixante, était déjà venue mouiller les palmes.

On savait que le niveau de la mer avait été beaucoup plus bas, mais force est d'admettre qu'il a été aussi plus haut qu'aujourd'hui. On lit ici, à fleur de roche, toute l'histoire de méditerranée

Avertissement : L'exploration des grottes, mêmes marines, requiert un équipement et une formation spécifique. Elle ne saurait être pratiquée en sécurité par des plongeurs en mer.


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