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Texte : Frédéric Denhez/Planète Bleue Une colonie de phoques gris s’est établie dans l’archipel des Sept-Iles, au large de Perros-Guirec, dans les Côtes d’Arvor. L’occasion de plongées hors du commun dans ce superbe sanctuaire naturel... Une ondulation gris argent dans l’eau verte : une tête de chien à moustaches, s’approche à toucher mon masque... Encore une cabriole et le phoque disparaît, presque sans mouvement, à contre-courant dans un flot dans lequel nous avons bien de la peine à nous maintenir...
C’est presque un rêve. Les caméras pendent inutiles au bout de nos bras, n’ayant pas eu le temps de servir. Trop rapide ! Il semble bien que ce sont les phoques qui vont jouer avec nous, et non le contraire ! Nous sommes aux Sept-Iles, en Bretagne, à six milles au large de Perros-Guirec. Archipel bien connu des ornithologues du monde entier, il abrite Rouzic, Malban, Bono, Costans, le Cerf, l'île aux Moines et l'île Plate ; sept îles formant une réserve naturelle octogénaire, de quarante hectares à marée haute et deux cent quatre vingt à marée basse. PINNIPEDES ET LONGUE FOCALE Le contraste est violent. Après avoir affronté une houle féroce dans des hurlements de moteur, le zodiac transformé au hasard des creux en planeur à boudins, retombe sur une mer comme subitement et étrangement calme. Nos combinaisons déjà ruisselantes d’embruns traduisent sans peine la violence du combat. Quant à nos estomacs, nous sommes heureux de constater qu'ils sont toujours bien accrochés. L'embarcation file maintenant à petit régime entre deux rocs déchirés par le temps que la chaude lumière rasante de cette fin de journée estivale achève de découper. Un goéland nous salue d'un coup d'ailes, des huîtriers-pies s'affairent. Au loin, l'île aux Moines emprisonne l'horizon dans des nuances minérales. "Là-bas ! A huit heures !". La voix d'Alain Parmentier, pilote du zodiac et moniteur à Plongée-Evasion, déchire l'épaisse nappe de silence. Chacun de nous tourne la tête vers la zone indiquée, n'y voit rien, et finit par se caler sur le regard de notre guide. Francis a été plus rapide : une grosse tête de phoque gris s'est inscrite dans le viseur de sa “focale à phoques” : un superbe 600mm Canon. La femelle moustachue nous dévisage un instant et replonge. Moteur coupé, nous nous laissons porter par le courant, aux aguets. La bête s'est rapprochée, elle nous observe maintenant à l'avant du bateau. Un petit tour d'hélice pour nous remettre dans la bonne direction et elle réapparaît à l'opposé, sur fond de rochers, plus proche. Son museau très allongé, surmonté de deux petits yeux rieurs lui donne un air de chien, dont la robe satinée au parfait dessin elliptique se détache brillamment du gris océan. Soudain, une autre forme jaillit, aussi petite que lointaine. Intriguée, elle prolonge son inspiration, consulte son compagnon et s'évanouit. De l'émotion naît l'excitation, et nous nous apprêtons, au milieu des respirations phocéennes. PREAMBULE SANS BULLES Les baudriers de torse en plomb sont ajustés, il ne me reste plus qu'à se fixer les poumons artificiels sur l'abdomen. Pas loin de 18kg de lest, nécessaires pour compenser la flottabilité du vêtement étanche et surtout du sac respiratoire. Une nouvelle fois Phillipe Rousseau, notre spécialiste des scaphandres à circuit fermé, nous prodigue ses recommandations : bien rincer les poumons à l’oxygène, ne pas descendre au dessous de 5m de profondeur, au risque de subir une crise d’hyperoxie épileptique, etc. Nous hochons la tête, tandis que l’oxygène circule déjà dans nos poumons. D'une bascule arrière, nous sommes à l'eau, espérant une fois au fond approcher les phoques grâce à nos circuits fermés furtifs... et notre filet de sardines. Statufiés dans les laminaires, nous attendons. Le moindre geste surprend des poissons abusés par notre silence. Un lieu passe, une compagnie de seiches ondule dans la plus profonde insouciance, de fines algues Chorda filum dessinent la houle... Cela fait quelques secondes qu'un phoque nous observe depuis un éboulis de rochers. J’essaye de ne pas trahir mon émoi. Yann prend la lumière et prépare son flash. Le phoque s'approche, livrant à notre regard son corps hydrodynamique, parfaite adaptation au milieu. Ses énergiques flexions contredisent un aspect balourd, fruit de l'augmentation de l'incontournable rapport surface/volume qui contrôle les pertes de calories du monde animal. Plus il est élevé, plus elles sont faibles. L'animal se rapproche de plus en plus, ponctuellement. Il semble nous étudier, nous observant sous tous les angles, testant nos réactions. Bien qu'il l’ait senti, il se désintéresse totalement de l'appât pourtant sensuellement agité par les mains expertes de Philippe. Yann est en train de déclencher quand le phoque, dans un brusque mouvement de pagaie de ses membres antérieurs, fonce sur lui et le bouscule gentiment. Le coeur baigné d'adrénaline, il se retourne, colle son viseur sur le masque. La créature éloignée fait demi-tour et glisse vers lui, très vite. Après quelques ondoiements, elle se précipite sur Philippe, le touche, s'arrête et prend la fuite vers une grotte, trop basse ; l'ami Rousseau n'a eu que le temps de lui effleurer la queue. Pendant une heure encore, nous guettons, attendant, vainement. Depuis notre descente, rien n'est plus venu percer la surface. Heureux mais néanmoins vexés du peu d'intérêt que nous avons éveillé, je ne suis plus vraiment sûs de savoir laquelle des deux espèces a voulu dompter l'autre.... GRANITE ROSE - HORTENSIAS BLEUS Cela fait maintenant deux jours que les phoques gris nous snobent. Suivant la tradition, je conjurerais bien le sort en plantant une épingle à chignon dans le nez de Saint-Guirec (Kireg), dont la satue de granite rose trône les pieds dans l’eau, dans la baie. Mais je me souviens avec dépit qu'il ne prête son organe qu'aux demoiselles en mal(e) d'alliances. Dans sa course, le soleil affronte ce regard figé par l'artiste, et viendra mourir dans quelques heures derrière le singulier château de Costaeres, demeure pour un temps de l’auteur de “Quo Vadis”. L'astre agonisant est magnifié par les basses couches de l'atmosphère qui l'accueillent dans la démesure. A travers la nuée pluvieuse, il fait flamber de ses traits un horizon verdâtre, et incendie l'île Tomé. Les touffes d’hortensias bleus s’apprêtent à rejoindre la nuit, les vagues viennent expirer sur un champ de granites pastels, le vent fait chanter la bruyère... D'un cri strident, une mouette spectrale annonce la fin du jour. PLONGEE AU FOUR La houle aperçue depuis la route nous l'avait laissé deviner, le trajet nous le confirme : nous sommes toujours aussi trempés avant d'avoir noyé le moindre centimètre carré de palme. Alain nous dépose successivement sur le Four et la Godinière, deux tombants à fleur d'eau esclaves de la marée, dont la richesse en gorgones est inlassablement vantée par l'espèce perrosienne du genre néoprène. Ces lieux nous charment dès le premier contact par leur incroyable visibilité, inespérée dans cette région limitrophe de l'archipel. D’abord, la forêt d'algues. Même en surface, près des rochers, il faut parfois se frayer un passage à travers les thalles des incontournables laminaires. Du vert kaki au brun argile, en passant par le rouge flamboyant, un jardin anarchique et généreux s'offre à la curiosité du plongeur de faible profondeur. La jungle marine est multiforme, riche, nécessaire et belle ; la mer y dépose ses particules, les courants s'y brisent, la houle est défaite et la lumière s'y perd. Pour une théorie d'espèces animales, ces algues croissant en couches successives, constituent des niches écologiques relativement protégées des prédateurs et des agressions mécaniques du milieu. Une descente le long d'un tombant à marée haute traverse étage après étage le monde des thallophytes (algues). Plus bas, la roche est lisse, lacérée, balafrée ; des anfractuosités de toutes tailles la meurtrissent, certaines étant de simples traits, d'autres des embryons de grottes. A presque quarante mètres sous la surface, granites et shistes ont vomi des blocs entassés au pied de géants orthogonaux. Sous la froide lumière de mon phare, ces falaises aquatiques se parent de chaudes couleurs animales. Partout des mains m'attirent, pourvues de doigts rhumatismaux oranges et rouges qui semblent lutter perpétuellement contre la décrépitude. Ces formes fantastiques, irréelles, que l'on imagine sorties de l'esprit halluciné d'un Philip K. Dick en pleine santé choquent, car elles rompent la monotonie géométrique de ce paysage minéral. Chacune est une ville, un réseau, une colonie, un filet grossier à mailles très fines retenant le meilleur du plancton nourricier. Des gorgones, partout, une profusion de modèles photographiques évidents et charmeurs, miroirs de notre passion. UN PHOQUE AU CREPUSCULE Un soir, un phoque nous provoque. Alangui sur un rocher du Cerf, terrassé par le soleil, il expose sans complexes les détails de son anatomie. A trois mètres de lui, Eric et moi pouvons l'observer depuis la surface, excités et fascinés. - Magnifoque ce phique! bafouille Phillipe dans son détendeur... Après deux manoeuvres d'intimidation qui nous inspirent la prudence, et un coup de flash imprudent, l'animal décide d'écourter sa représentation et se laisse glisser à l’eau, entre nos palmes. Pendant presque une heure nous le suivons, traquant ses inspirations, admiratifs devant la grâce et la finesse de ses déplacements. Survolant une mer d'huile, un Fou de Bassan fend l'azur, vaisseau des cieux, messager du vent. Il plane dans l'espace, parfait ; c'est la noblesse du vol, la quintessence ailée. Avant de regagner la nuée blanche de ses congénères qui brouille sans cesse les contours de l'île Rouzic, il casse ses ailes, tombe et déchire la surface de l'eau. Le temps est suspendu ; au bout de quelques secondes qui semblent une éternité, il regagne son royaume. Deux grues égarées allongent leurs échasses sur un nuage, un couple de courlis se hâte. Les Sept-Iles... HISTOIRES DE PHOQUES
Son museau très allongé lui donne un curieux air canin, et pourtant le phoque gris est souvent confondu avec le phoque-veau marin. Vagabond des froides eaux de l'Atlantique Nord (depuis l'océan Arctique jusqu'au golfe de Gascogne), il aime marauder près des côtes britanniques et norvégiennes, à la recherche de nouveaux rochers. Sa curiosité l'a conduit en 1988 sur l'autre "rive" du Channel, dans l'archipel des Sept-Iles qui, depuis, abrite la deuxième colonie bretonne d'Halichoreus gryphus (l'autre ayant élu domicile à Molène). L'espèce semble s'y plaire car François Siorat, de l'Observatoire Ornithologique de l'Ile Grande, dénombre une à deux naissances chaque hiver depuis cinq ans, ce qui donnerait en 1993 un effectif d'une petite douzaine. Animal solitaire, curieux et "pionnier", le phoque gris rejoint ses congénères lors de la mue (pour les adultes) et un mois environ avant le début de la période de reproduction (très variable). Après un jeûne de trois mois, mâles et femelles vont former une population très hiérarchisée d'individus combatifs. S'il a réussi à vaincre un adulte polygame,le jeune phoque (âgé d'au moins six à sept ans, trois ans pour les femelles) connaîtra les joies de l'amour - subaquatique - et de la paternité huit mois et demi après. Un mignon blanchon de dix sept kilogrammes et de quatre vingt centimètres de long voit le jour sous une mère qu'il ne quittera qu'après trois semaines. Une dizaine de jours encore et l'adolescent quitte la colonie, libre et sauvage jusqu'à la mort qui surprendra le mâle vers vingt ans, et la femelle quinze années plus tard. LE FOU MAGNIFIQUEIl plane sur tous les vents du monde, depuis le Canada jusqu'aux Galapagos en passant par l'Atlantique Nord, la Nouvelle-Zélande et le Pérou...En France, le Fou de Bassan s'est posé un beau jour de 1939 sur l'île Rouzic, que dix mille couples ont depuis adopté. Avec un taux de croissance de dix pour cent, la promiscuité guette, et ne facilite pas la fatigante recherche d'un foyer par le jeune mâle. Fidèle, il construit un nid de terre, d'herbes et de goémon qui accueillera un ou deux oeufs, couvés durant quarante-deux à quarante-sept jours entre les palmes fortement vascularisées de l’oiseau. Quand l'oisillon naît, il a faim et, pour lui faire accumuler la graisse nécessaire à son futur sevrage, ses géniteurs parcourent parfois des centaines de kilomètres en une seule journée, récoltant sous deux à dix mètres d'eau harengs, maquereaux et autres lançons. Une fois son premier envol réussi, l'immature part en automne vers l'Afrique, imprimant à jamais sa silhouette racée dans la mémoire des gens de mer.
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