06-01-2009
 
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Silex m'était conté Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail

Texte : Frédéric Denhez / Planète Bleue

Photos : Eric Coutinot - Francis Le Guen / Planète Bleue

Avec un bruit sourd, le galet s'abat sur le silex, arrachant une fine lamelle ; puis une autre. Au fur et à mesure, sous les coups précis et dans une odeur d'étincelles, la pierre change de forme. De grossière, elle devient outil. L'homme trapu, vêtu de fourrures, se saisit du tranchoir qu'il vient de tailler. Dans un mouvement rapide il essaie sa coupe sur une vieille peau de renne. Mauvais. De son bras puissant il l'envoie grossir le tas de silex inutilisables. Et il recommence. Le silex est abondant ici, à même la falaise de craie.

Au loin, des colonnes de fumée montent verticalement dans l'hiver interminable, révélant la présence de ses semblables. Demain, ils partiront à la chasse aux mammouths. Tous ne rentreront pas...

LES BIFACES CACHES DE LA MER

Dans une lumière glauque, une main reprend possession de l'objet dédaigné. Une main plus fine, aux doigts légèrement plus longs, recouverte d'une peau nouvelle, épaisse et souple...

Des milliers de lunes après le travail de cet artisan de l'âge de pierre, des hommes qui n'ont plus grand chose à voir avec lui fouillent son atelier sous vingt mètres d'eau salée, au large de Cherbourg. Deux plongeurs. Francis Le Guen est médusé. Devant lui, son compagnon exulte en agitant la lame de pierre. Ses traits puissants lui ont valu le surnom de "néandertalien" au sein de Planète Bleue. Un nom prédestiné...

Yann Fontana n'avait donc pas menti ! Jeune dessinateur scientifique passionné d'archéologie, il était venu trouver Francis pour lui parler avec force détails, d'une découverte qui aurait faite il y a de longues années, au large du cap Lévi, sous la Manche. Il n'en fallait pas plus pour que soit entreprise une reconnaissance...

C'est dans une eau trouble et froide que les deux hommes s'engagent, essayant désespérément de ne pas se perdre dans un incroyable courant aspirant. S'accrochant aux rochers épars, sous le regard télescopique de gigantesques araignées de mer, ils deviennent les compagnons d'infortune des laminaires, dont la lutte dessine des arabesques folles et chatoyantes dans ce paysage déprimé. Parvenus de l'autre côté d'une barrière de roc,  dans un calme inattendu, se révèle une vaste étendue de sable coquillier, constellée de centaines de taches brunes. Leurs mains fébriles constatent vite le travail admirable réalisé sur ces pièces de silex parfaitement conservées. Un formidable sanctuaire, à perte de vue, dans lequel un des premiers produit de l'intelligence humaine a trouvé repos sur un double lit de sable gris-bleu et de tourbe.

UNE CARRIERE BIEN REMPLIE...

Il y a environ 35000 ans, un groupe d'hommes s'est établi sur une plage immense aujourd'hui recouverte, à une époque où la glaciation de Würm maintenait les eaux à trente mètres sous leur niveau actuel. De culture moustérienne, appliquant la technique dite "Levallois", ce groupe probablement néandertalien utilisait des rognons de silex provenant d'une carrière de craie proche, mais aujourd'hui disparue sous l'action dissolvante de l'eau. La gangue de limon qui recouvrit les vestiges de ces premiers normands lors d'une transgression marine, fut un véritable linceul protecteur qui, progressivement, se dispersa, libérant ses trésors aux yeux avides et connaisseurs de nos deux plongeurs.

Ce site est exceptionnel par sa richesse et la qualité de son contenu. Pourtant, il n'est pas rare de rencontrer dans les eaux du globe des vestiges préhistoriques. C'est même logique si l'on se rappelle l'histoire climatique mouvementée du quaternaire, rythmée par quatre grandes glaciations (Günz, Mindel, Riss et Würm) qui imprimèrent leur sceau sur la température moyenne de la terre et surtout sur le niveau des mers. Le yoyo auquel celui-ci se livra exonda et recouvrit d'immenses étendues continentales au bord desquelles des communautés humaines commençaient à s'installer. La succession des périodes glaciaires et post-glaciaires se déroulant en plus de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, l'érosion et le hasard jouant leur rôle, il n'est donc pas étonnant que des plongeurs tombent nez à nez avec des témoins de notre passé. Et si l'on se met à l'esprit l'immensité du temps écoulé, on imagine sans peine ce qui doit se trouver caché au sein des couches considérables de sédiment accumulées depuis que la vie existe.

Régulièrement, les feux de l'actualité éclairent une découverte subaquatique. Les objets trouvés sont souvent dans un état lamentable, le temps et l'eau ayant fait leur office. Le site de Cherbourg revêt donc un caractère exceptionnel, car des restes d'une telle qualité ne se trouvent habituellement qu'en des lieux protégés de l'altération naturelle et de la cupidité humaine, comme les réseaux noyés karstiques dont la froide et pure eau douce constitue un véritable bouclier face aux assauts du temps : des défenses de mammouths parfaitement conservées retrouvèrent ainsi leur blancheur dans le faisceau des projecteurs de F. Le Guen, à 56 m de profondeur dans la Font de Chandamoy, près de Vesoul.

PIERRES D'ACHOPPEMENT

Même au contact de l'eau de mer des traces réputées fragiles de nos balbutiements artistiques se sont parfois conservées et font alors la une de l'actualité. La grotte peinte de motifs sapiens  que Cosquer découvrit il y a quelque temps défraya la chronique, car dans l'esprit trop cartésien de certains, il était impossible que pareil site exista en France, car tout avait déjà été découvert et décrit. Pratiquement accusé d'avoir "tagué" son antre à la mode Cro-Magnon, l'hirsute plongeur a finalement été lavé de tous soupçons.

Cette polémique inutile illustre bien l'esprit dans lequel sont souvent accueillies des découvertes de ce type, dérangeantes car entrant difficilement dans le beau schéma strict et reposant pour l'esprit, établi par une majorité. Voulant intégrer celles-ci dans une poussiéreuse et rigide chronologie à tiroirs, leur poils s'hérissent quand un témoignage préhistorique a visiblement du mal à y entrer, qu'ils classent alors comme affabulation due à l'imagination débordante mais bien compréhensible d'un non initié.

Quand Francis Le Guen et son frère découvrirent voici dix sept ans une sorte de dolmen perdu au milieu des algues de Poulennou, ils ne se doutaient certainement pas du tollé que leurs palmes allaient soulever. Revenus sur les lieux plusieurs fois, et notamment lors du tournage du film "Atlantyd", pour "Ushuaïa", la polémique ne s'est toujours pas éteinte. Sur la foi de nombreux arguments, Planète Bleue soutient la thèse qu'il s'agit d'un mégalithe érigé voici environ 8500 ans, soit 2500 ans avant les premières traces "officielles" de civilisation mégalithique en Europe occidentale. Si certains scientifiques, en majorité étrangers, reconnaissent qu'il y a là matière à investigations, d'autres, qui consultés à l'époque, n'avaient pas hésité à parler de trucage photographique ont cette fois, au vu des images, reconnu que "l'édifice n'était assurément pas naturel mais ne pouvait pas être l'œuvre de l'homme". Au pays de Descartes, je me demande encore quelle pourrait être la troisième possibilité !

Il est vrai que les tables de camping en granite sont absentes du catalogue Conforama, ce qui nous permet de supposer l'existence d'une force occulte qui érigea là une espèce de monolithe sous-marin, antenne radio minérale à l'écoute des messages extra-terrestres !

EN CORSE AUSSI...

Tout récemment, Eric Dullière, animateur du club Anao de Beaulieu sur Mer, a découvert une pierre creusée circulaire néolithique sur un fond corse de dix mètres, en face du lieu-dit Porto-Pollo. Elle ressemble fort à la pierre trouée du Finistère découverte par Francis ainsi qu'à celles que Yann à inventorié à Belle-Ile en Mer. Il semble bien qu'une partie de nos origines soient aujourd'hui à déchiffrer sous la mer.

Un immense champ de recherches pourrait s'ouvrir. Après l'archéologie subaquatique, une préhistoire "hyperbare" pourrait s'élaborer sur des bases solides, pour peu que l'on accorde du crédit aux découvertes des plongeurs, et qu'on les intègre dans une méthodologie scientifique sérieuse, c'est-à-dire objective (échantillonnage, probabilités, mesures physico-chimiques, datations, etc), laissant une place à l'imagination et surtout à la remise en question nécessaire - et fondamentale en science - de la chronologie établie, au fur et à mesure de l'arrivée de nouvelles données. Il n'est pas interdit de rêver...

Avant la renverse du courant, les deux plongeurs ont juste le temps de pratiquer un sondage dans le sédiment noir de ce site du Cotentin.

La tringle s'enfonce de plus d'un mètre : Un sol ancien, encore en place ! Déjà passionnante en soi, la présence des silex n'est peut-être que l'écorce qui cache une découverte plus belle encore. Peut-être faudra-t-il 35000 ans de mieux, pour que soient poursuivies les fouilles ?

Sans doute faut-il plus qu'enthousiasme et curiosité, pour entamer la lente plongée vers nos origines...

 

POUR EN SAVOIR PLUS :

• Dictionnaire de la Préhistoire - Michel Brezillon - Larousse

• Outils Préhistoriques - J.L. Piel-Desruisseaux - Masson


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