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Nos bulles montent vers l'eau turquoise, vers la surface, vers la vie. Ici, à 110m de fond, il fait presque nuit. La roche se découpe en plus sombre encore, hérissée d'arborescences de corail. A petits coups précis de massette, Tore Lai casse les branches qui tombent dans un panier de grillage accroché devant lui. Il s'agit du Corallum Rubrum, "l'or rouge" de Méditerranée qui, à cette profondeur, paraît indigo. Ce n'est pas de l'air comprimé que nous respirons mais un mélange d'azote, d'oxygène et d'hélium qui nous permet de descendre si bas sans ressentir "l'ivresse des profondeurs". Mais, malgré cinq bouteilles sur le dos, nous ne pourrons séjourner que dix minutes au fond. La récolte doit être rapide, sous peine de manquer le rendez-vous des trente mètres où nous attendent d'autres bouteilles, d'air celles-là, pour commencer la décompression...
J'ai rencontré Salvatore dans une gargote d'Alghero, un port pittoresque du Nord-Ouest de la Sardaigne. Le "Sella y Mosca" coulait à flots et peu à peu, chacun prenait la couleur du corail. Mon sabir italo-espagnol fit merveille dans cette province si longtemps aux mains des Espagnols. Oui, la campagne de plongée était commencée (chacun semblait s'employer à retrouver les narcoses du jour). Oui, Tore pourrait m'emmener sur son bateau. Oui, je reprendrais bien un verre... Mais, cette face carrée qu'un loukoum ne désavouerait pas, ces yeux légèrement bridés, ces pommettes hautes, jusqu'à ce teint de brique : Tore semblait plus kirghize qu'Italien. J'en aurai l'explication beaucoup plus tard, en apprenant que cette Sardaigne dont les mystères de la civilisation Nurraghique sont à peine défrichés a été à l'origine habitée par les Mongols ! Alghero est la ville du corail : dirigez vos pas au centre, vers le marché couvert. Derrière les trémies de pastèques, repérer le gisement d'espadon. Jour après jour, suivre la direction indiquée par le rostre et vous êtes sûrs de tomber sur de nouvelles bijouteries spécialisées dans le corail. Larmes, ramilles, statuettes et colliers : ici, la mer est changée en rivières. Au fond d'une de ces grottes méditerranéenne reconstituée, un vieux crabe s'agite. Avec un oculaire, il classe des perles roses et rouges. Soupçonneux, il pose enfin deux yeux sur nous, dont l'un est grossi trois fois. Il nous indique pourtant la taillerie, installée sur une hauteur parfumée, clignotante de lauriers roses. Des ouvrières aux doigts graciles travaillent au tour. Dans des nuages de sang séché, les branches brutes deviennent oeuvre d'art. Qui croirait que ce corail, pêché en Sardaigne, doive transiter par Tore del Greco, près de Naples, avant de revenir pour être travaillé ici ? - Tutto è mafia, répond Tore avec un large sourire. Le commerce du corail est entièrement aux mains de la mafia italienne, à Tore del Greco précisément. Les cours mondiaux y sont fixés et les polypes sont revendus aux artisans bijoutiers. - On ne peut pas aller trouver soi-même les courtiers en corail, mais eux, le trouvent toujours ! dit Tore. La demande mondiale est énorme et les cours grimpent sans arrêt, car les champs de corail rouge, exclusivement localisés en Méditerranée, se raréfient. Conscients de cela, les Sardes ont adopté une méthode originale. Le territoire est divisé en quadrants. La pêche n'est autorisée que dans un seul, pour permettre la repousse. Ainsi, la région d'Alghero est protégée depuis plusieurs années. Certains corailleurs préfèrent s'exiler. On signale des champs fabuleux au large de l'Espagne, dans à peine trente mètres d'eau. Comment ne pas rêver aux richesses englouties dans les pays où la plongée est interdite et où pourtant, la fortune tend ses bras rouges ? Salvatore et son associé Ludovico Picciotto ont préféré quant à eux les fonds de l'île de San Antioco au sud de la Sardaigne. Cinq heures du matin. Un chien compisse le port de la Calasetta.... Un ballon rouge monte régulièrement derrière la mer ; hésite un instant, s'arrache enfin et traîne, l'espace d'un souffle, une queue liquide, comme une goutte d'huile rouge dans l'eau rose. C'est le signal du départ et la vedette rapide met le cap sur l'Isola del Toro. Je fais connaissance avec l'équipage : Gian Michele, mousse à tout faire et Roberto, qui conduit le bateau quand les corailleurs sont au fond. Une grosse cocotte minute pourvue de hublots encombre le pont. C'est un caisson de recompression, pressurisé par un simple tuyau relié aux bouteilles de plongée ! Nous arrivons sur le champ de pêche. Des dizaines de petites bouées trahissent une architecture sous-marine compliquée. Le cérémonial est alors immuable et peut durer des heures : Tore, l'oeil rivé au sondeur, caresse la barre d'une main. A l'arrière, le matelot tient à bout de bras une grosse pierre enroulée d'un filin et d'un flotteur. Un ordre et il doit la lâcher. Mais celui-ci tarde à venir et l'ankylose gagne... C'est le seul cri qui paralyse avant d'être émis. Gian Michele roule des yeux suppliants en direction de la cabine. On sent bien que les sévices encourus en cas de loupé sont pires que les courbatures... Enfin, le sondeur a un accès de fièvre. Un rugissement fait trembler l'habitacle. La pierre est lâchée. Le "bout" se déroule en projettant des gouttes irisées. Un grand sourire fendant sa large trogne, Salvatore regarde le filin sonder vers la fortune.... C'est qu'une seule seconde de retard suffit pour manquer le site et rendre la plongée bredouille. Tous les corailleurs cherchent "la roche", un relief qui présente une verticalité suffisante pour que se développent les fragiles arborescences. A force d'expérience et de papier à sondeur noirci, ils parviennent à lire le fond comme un livre. - La muta ! Tore a parlé. Le matelot se précipite et dans un baquet d'eau chaude et savonneuse, il malaxe une combinaison Néoprène deux pièces, d'à peine 4mm d'épaisseur et dont ne voudrait pas un débutant. Mais, gardons-nous de persifler : Tore plonge tous les jours depuis vingt ans. Sans doute a-t-il ses raisons..... Jambes écartées et comme rivetées sur le pont, il attend, bras tendus devant lui, comme chez le tailleur. D'un oeil mauvais, il fixe son matelot qui traînasse. Impatient, il lui décoche un coup de pied comme à un chien battu, dont il a d'ailleurs le regard. Bien lubrifiée, la combinaison glisse en fumant sur le corps dodu du colosse. Vision mythologique. Reste à capeler le scaphandre. Mieux vaut ne pas souffrir d'une sciatique : il est composé de cinq bouteilles. Trois de dix huit litres, reliées ensemble à un seul détendeur, et contenant un mélange d'Oxyhélium et d'air. Juste de quoi travailler quinze minutes dans la zone des cent mètres, par dessus, deux bouteilles d'air comprimé de dix litres, pour la remontée. En tout plus de cent kilos d'acier. Et c'est là qu'on mesure la puissance d'un Tore Lai qu'on pourrait par mégarde prendre pour un homme gros. Le pentabloc décolle d'un coup, et magnétiquement, se plaque sur le dos du corailleur. Un panier de grillage est ajusté sur le ventre, rempli de gros cailloux, pour couler plus vite. Tore bascule dans le vide bleu. Il semble que tout doive se faire dans la plus extrême précipitation. Le matelot se frotte la joue, cinglée au passage par les palmes impitoyables. A présent nous ne pouvons qu'imaginer. Changé en pierre, le corailleur coule le long du fil, dépasse l'eau turquoise et entre dans le noir. La roche. Nue ? Un concurrent aurait-il tout ratissé ? Mais non, au contraire, "la rocca" est riche. Exceptionnelle. Travailler. Vite. Pas le temps de regarder le profondimètre. Pas d'importance.... Branche après branche, les rameaux tombent dans le panier. Les coups de massettes résonnent. Le mélange frais arrive bien. Léger, non toxique à cette profondeur. L'esprit reste clair.... A la surface, les bulles énormes, fleurissent. Un sacré répit pour Gian Michele, qui ne semble pas rancunier. Tore est même son héros : un jour, raconte-t-il, un requin s'est approché et a voulu le manger. Un grand bleu. Alors, Tore lui a donné un coup de marteau sur le nez, et il a continué à corailler.... Roberto, à la barre, encercle les bulles d'un moteur nonchalant. Un quart d'heure s'est écoulé. Alors tout se précipite. Une bouée blanche jaillit et rien qu'à la façon dont elle rebondit dans le soleil, on a compris que la roche qu'elle signale n'est pas "finie". Du travail assuré pour Ludovico qui déjà s'équipe. La mer mousse. Pour échapper au gouffre des cent mètres, Tore a rempli d'air un simple jerrycan de plastique de 10l, sans fond. C'est "l'ascenseur". On règle la vitesse en l'inclinant plus ou moins pour que l'air dilaté s'échappe. Un parachute orange crève la surface : Tore est à moins trente mètres. Plus que quelques minutes d'autonomie... Sous le ballon, la drisse est gaffée. Le panier de corail, rouge à ras bord, est hissé. Relié au bateau par une longue corde, un bi-bouteille plein d'air est jeté à la mer. Suspense.... Les bulles un instant interrompues éclatent de nouveau, sous le bateau. Ludovico culbute à son tour. Sans un signe pour son compagnon, il plombe vers le fond. Tore quant à lui a décapelé le lourd pentabloc et endossé le bi. Sauvé ! Beaucoup de ses amis sont morts, pour n'avoir pas trouvé à temps cette réserve d'air. D'autant plus que, tout à sa pêche, on a tendance à vider le mélange Trimix jusqu'au bout. C'est souvent la dureté du détendeur au fond qui signale au corailleur que sa réserve de mélange est épuisée. Il passe alors sur l'air comprimé et remonte allègrement, d'une profondeur variant de moins 80 à moins 140 ! Ludovico remonte à son tour. Le même processus se répète. Dans son panier plein, une langouste, reins brisés, grillera au four, ce soir.... Parfois, quand la première plongée n'a pas été fructueuse, il n'est pas rare que le corailleur au palier, soit remorqué, cramponné au pendeur, sur plusieurs miles, vers un autre site ! Soutenu par des bouées, un vrai parachute de saut, faisant office d'ancre flottante est mouillé. Il amortit les à-coups du bateau. Les deux plongeurs, ligotés au pendeur pour avoir les mains libres, lisent des romans policiers. La décompression dure trois heures, les arrêts étant déterminés par de petites douleurs articulaires. A douze mètres, ils recoivent un narguilé du bateau. Ils ont récemment abandonné l'Oxygène pur, jugé trop cher, pour respirer de l'air comprimé qui, disent-ils, fait le même effet. Un tuyau de plastique est glissé dans la manche d'une combinaison. Relié à un circuit d'eau chaude constitué d'une pompe et d'un chauffe-eau, il améliore grandement le confort de la décompression... La pêche a été bonne. Tore encore ruisselant laisse éclater sa joie musclée sur le mousse. Gian Michele se masse l'épaule, reconnaissant. Il n'y a plus qu'à rentrer au port, de toute la puissance des moteurs. Refaire les pleins des scaphandres, dormir et recommencer le lendemain. Cela, pendant toute la saison d'été quand le sirocco et la tramontane restent tranquilles. Une vie de forçat, mais c'est un bagne qui rapporte : un kilo de corail de qualité moyenne se paye 2500 F. Or aujourd'hui, 25 kilos ont été remontés. Quant aux belles branches, plus grosses que le pouce, "elles n'ont pas de prix" précise Tore en souriant de toutes ses dents. Dans sa villa, véritable forteresse sur le port d'Alghero, il en conserve peut-être la plus belle collection du monde. Gros rapport mais il faut compter avec les frais : le bateau, le radar, le sondeur, le matériel, les gaz et le carburant, la paye des matelots, tout cela est difficile à amortir, ce qui fait qu'il est assez aléatoire de démarrer seul dans cette activité qui est pourtant un des derniers métiers d'hommes libres. Il y a aussi les risques : les accidents de décompression qui ont conduit plus d'un à la paralysie à vie. Tore se souvient des dix huit heures qu'il a passées couché dans un caisson installé sur le bateau pour soigner une "bulle" récalcitrante. Il hurlait à travers le hublot des ordres à son matelot, qui pour avoir mis son patron en conserve, était momentanément à l'abri des coups.... En Tunisie, les corailleurs ont enregistré près de 80% de pertes en cinq ans ! Il est vrai qu'ils plongent encore à l'air comprimé, à plus de 80 mètres de fond. A Marseille, Grimaldi, célèbre pour ses deux plongées journalières à plus de cent mètres n'est pas remonté... Tant de risques courus pour un peu de carbonate et de sulfate de calcium coloré d'oxyde de fer par la nature ! D'après la légende grecque, le corail proviendrait des gouttes de sang tombées du cou tranché de la Méduse, dont Persée brandissait la tête. Je garde le souvenir de cette sombre arrière-salle où un monceau de polypes séchait. L'argent du corail a une odeur. Ecoeurante : celle de la mer qu'on étripe, et dont on met à nu les veines coagulées.. Mais peut-être ai-je été trop curieux : dans la nuit, un des scaphandres sera volé sur le bateau. Un seul. Le mien ! Tutto è mafia.... Recommandez (9) | Citez cet article sur votre site | Pages vues: 930
1. passionnant Ecrit par Visiteur, le 20-08-2006 11:28 Quel métier de fou ;) Amaury Gravy |
2. Ecrit par Visiteur, le 30-09-2006 09:24 C'est encore du rêve et de l'aventure.Magnifique.Gérard |
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