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J'émerge du sommeil dans un concert de.... timbales ? Par l'échancrure de mon duvet se promène une prise de courant rose et mouillée ! Groinc ! Les cochons noirs refluent en godillant du derrière, ayant compris que, dans nos sacs à viande, celle-ci était vivante. Dans la lumière encore violette, nous constatons alentours que la vaisselle d'hier a été faite. C'est le tribut à payer en Sardaigne, où le goret s'élève sans autre barrière que celle de son imagination.
Tout en bouclant les sacs, nous discutons de la journée d'hier. De la longue traversée du Campu Oddeu, cette plaine de terre rouge, perchée à mille mètres d'altitude, dans un désert de rocaille. De ce brouillard qui a surgi soudain, venant de la mer surchauffée. Nous cherchions un canyon et nous étions perdus. Toujours au sein d'un brouillard froid qui faisait du voisin un fantôme, nous avons atteint une cabane qui, quand on s'approcha, révéla sa haute teneur en chien. Non loin de là, un abri de berger fumait d'une cheminée tranquille. Nous nous attendions à en voir sortir un personnage du film "Délivrance" : c'est un sage tibétain qui nous accueillit. Il ne savait pas lire la carte que nous lui tendions. Mais il n'en n'avait guère besoin qui, le soir même, nous conduisit les yeux fermés dans le droit chemin vers notre bivouac porcin. Pour l'heure, il nous invite à partager son repas. Il nous faut certes du courage pour ronger avec lui une tête de chèvre bouillie à l'haleine fétide et qui nous fixe d'un oeil coagulé. Mais le fromage est bon et le vin violet réunit dans un verre toutes les senteurs de la garrigue. Au milieu des éclats de "carte à musique", fine galette de blé dur qui remplace le pain, nous faisons connaissance. C'est un oublié de l'état civil : au village, on l'appelle Daniel Cabras (les chèvres). Et c'est vrai qu'il passe ici, perdu dans cette montagne, le plus clair de son temps, habitant cette baraque noircie de fumée et qui sent fort son patronyme. Une table, une paillasse, quelques sonnailles pour tout mobilier et, bien sûr, un gros fusil adossé au mur, car on ne doit pas oublier que la Sardaigne, de par sa situation géographique, est chaussée de mafia et coiffée de vendetta. - Pourquoi vous voulez descendre dans le Gorropu ? nous demande-t-il. - Pour le traverser... Notre explication de randonneur le fait sourire : dans ces âpres pays, on ne fait pas dix kilomètres pour s'amuser... - Au fait, dis-je, que signifie Gorropu en Italien ? - C'est du sarde ! A la lueur belliqueuse de son regard, nous avons compris que cela n'est pas la même chose. - Gorropu, ça désigne un endroit précis de l'intestin (il dessine un "S" sur son ventre) parce que le rio Flumineddu traverse la montagne comme.... comme ma chèvre dans tes boyaux ! C'est vrai que, sur la carte, il en a la forme et nous avons hâte de nous faire digérer par ce viscère de calcaire lisse... Profitant de la fraîcheur relative, nous avons semé les cochons dans le jour naissant. Parvenus sur une crête, un paysage fantastique se révèle : nous surplombons de trois cent mètres le Flumineddu asséché. Au loin, entre deux tours d'un château calcaire, un coup de hache : le Gorropu. Le paysage dégage une grande puissance qu'on devine assagie, le temps d'une saison, mais l'on sent bien qu'il suffit que l'eau se remette à couler pour que l'enfer se déchaîne, que les rochers recommencent à rouler, que cet arbre penché, beaucoup plus bas avec la moitié de ses racines à nu, ne perde sa deuxième chaussure. Et puis le soleil émerge derrière les sommets et les insectes commencent la journée en chantant... Nous dévalons une épaule complaisante en direction du rio exsangue. Une odeur puissante monte avec les brumes de chaleur. L'écho nous renvoie des insanités et, dans une paroi, baille une énorme bouche noire qui n'en finit pas de tirer une langue de mousse tendre. Au niveau du fleuve, le décor est lunaire, tavelé par endroits de lauriers roses et de l'éclat bistre d'un tabac d'Espagne, applaudissant des deux ailes. Une source minuscule est trahie par sa voix ; elle vient à point et nous remplissons les bidons. La traversée du Gorropu ne constitue pas une course bien difficile. Pourtant, très peu son parvenus à la mener à bien : on y rencontre des obstacles qui font reculer le promeneur ordinaire. Nous devions bientôt en avoir un exemple. L'entrée du Gorropu est barrée par une laisse d'eau verte à la surface de laquelle quelques vipères se chauffent au soleil. Il faut traverser sur une rive latérale à ras de l'eau et ne pas glisser sur la mousse car un bain forcé ne manquerait pas de piquant ! Plus loin, les parois se resserrent et le sol se dérobe. Le rocher a gardé les cicatrices de la cataracte d'hiver : d'énormes coups de gouge le long desquels nous descendons en rappel. La corde est laissée pour le retour. Par un curieux caprice naturel, le canyon se déguise soudain en caverne. Par les quelques trous de la voûte, filtrent des rais de lumière bleue qui meurent dans une eau verte et profonde sentant le poisson écrasé. Après quelques tentatives d'adhérence malheureuse sur le calcaire poli, nous optons pour le plongeon, en priant que nos vipères soient des couleuvres. Nous constatons à nos dépens que, si la surface est réchauffée par le soleil, le fond de la rivière caille ! Après quinze mètres de "free style", un petit pont rocheux permet de reprendre pied avant un autre bief. Le problème est de faire passer le matériel photo qui, lui, ne sait pas nager. N'accordant qu'une confiance relative au sac étanche qui l'enveloppe, nous décidons de l'envoyer par les airs. Répartis en relais sur nos îles, nous sommes comme hypnotisés par les sacs que Jérôme balance à bout de bras pour prendre de l'élan. A la une.... Bras écartés, orteils déployés en guise de crampons sur des prises savonneuses, nous retenons notre souffle... Hop ! Philippe, qui n'a pourtant jamais fait de football, réussit un splendide arrêt de volée... avant de partir à la renverse dans un "plat" monumental. Il a eu le temps autrefois de renvoyer le précieux ballon que j'intercepte en pleine figure (c'est ce qu'on appelle un coup de zoom). A n'en point douter, un reportage photo au sein du Gorropu est une affaire pleine de rebondissements. Nous apercevons le bout du tunnel et retrouvons le soleil par un splendide rappel dans les lauriers roses. L'eau a disparu mais nous poursuivons la descente en slip de bain ; une tenue à réserver aux épidermes précuits. Il faut trouver son chemin entre des galets qui ont ici la taille de pavillons. Tout là-haut, des martinets plongent dans le soleil. L'ombre est rare, la pierre ronde et chaude comme une hanche de fille. Nous croisons le vol mauve d'un Jasius, ivre de sucre de figue. Des porches baillent un peu partout qui sont autant d'invites à une randonnée moins lumineuse. Dans l'un d'eux, Jérôme, qui aime le calembour bien fait, précisera que la main de l'homme n'y a jamais mis le pied. Un juron : Philippe vient de laisser dans un ramonage un morceau de jambe gauche long comme le bras droit. Sa bonne étoile l'a quitté un moment pour se fixer sur son appareil photo ; par chance, seul le filtre est en morceaux. Nos gorges assoiffées entendent une cascatelle, la seule eau courante depuis des kilomètres. Derrière le figuier nous attend une baignoire naturelle où sont venues s'amarrer les fleurs portées par le vent. Nous y plongeons la tête ; disputant la surface aux dytiques sous-mariniers et à une équipe de notonectes souquant ferme. L'horizon s'élargit, les reliefs s'arrondissent : le canyon est traversé et fait place à une nature domestiquée par une poignée d'ouvriers agricoles besogneux. En plein travail, nous découvrons l'un d'eux, effondré sous un olivier, une bouteille en guise de polochon. Il nous tarde d'en faire autant et nous rebroussons chemin vers l'escalier géant, à la poursuite du soleil couchant. RENSEIGNEMENTS PRATIQUES L'époque idéale C'est au printemps que la Sardaigne est la plus belle avec un fantastique déploiement de fleurs sauvages (pour les bucoliques). Toutefois, les températures sont encore fraiches. En été, le thermomètre monte très haut, tout est brûlé et l'on assiste à une autre éclosion, surtout sur le littoral : celle des touristes obtus. N'ayez crainte, vous serez seuls dans les montagnes. La langue, les cartes et les sous Hors saison, la traversée du véhicule est remboursée à l'arrivée. Des bons d'essence sont utilisables (Banco di Roma). Les prix sont à la tête du client et en moyenne aussi élevé qu'en France. On parle un Italien mâtiné d'Espagnol qui s'apprend vite. La Sardaigne est couverte par les cartes routières au 1/200000 du Touring Club Italien. Il est plus difficile de trouver les cartes au 1/25000 pourtant très utiles pour la randonnée (les carabinieris s'en servent pour la chasse aux trafiquants d'héroïne, dans les maquis...). Quant aux Sardes (j'aillais dire les sardines !), elles sont belles à croquer et ne refusent jamais une petit leçon de langue vivante. Recommandez (14) | Citez cet article sur votre site | Pages vues: 361
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